Aristote philosophe aux dix visages

par Jacques Trémolet de Villers

vendredi 17 mai 2019

On ne sait ce qu’il faut admirer le plus chez Aristote (384-322 av. J.-C) : le politique, le moraliste, le chercheur ? Il fut aussi philosophe, critique d’art, de lettres et de musique, pédagogue, précepteur du plus grand empereur de tous les temps, et père de famille modeste et avisé.

Aristote est inépuisable. Fils de médecin, le soin des corps, les vertus des plantes, l’impact des saisons, le rôle du temps, le jeu des climats : tout l’intéresse. Pendant qu’il écrit ses livres sur la politique et la philosophie morale, il envoie ses élèves chercher dans les îles de la mer Égée tout ce que la faune et la flore peuvent lui apporter de connaissances nouvelles. Sa réflexion sur la vertu se nourrit des exemples les plus immédiats et les plus prosaïques, comme des textes les plus vénérables. Quand il accompagne son élève Alexandre, devenu le plus grand roi de l’univers, il observe les mœurs, les lois, les institutions des peuples de l’univers, de Gibraltar aux confins de l’Himalaya. Il juge beaucoup moins qu’il ne décrit. Son intelligence est constamment en éveil. Disciple de Platon, en vrai philosophe, il est d’abord «  l’homme qui s’étonne  ». La moindre herbe lui parle. Le vol des oiseaux l’instruit. La variété des constitutions l’émerveille. Il n’en finit pas de les comparer.

Dilemme résolu
C’est dans cette contemplation active qu’il résoudra, le premier et le seul, le problème, insoluble avant lui, de l’opposition entre l’Être et le mouvement, entre l’existence et l’essence des choses. Pour Platon et ses disciples de la stricte observance, seul compte l’Être. Le mouvement est pure illusion de nos sens. Pour Héraclite et son école au contraire, le changement est la seule réalité : «  On ne se baigne jamais dans le même fleuve  » ; «  Tout coule et se transforme.  »

Aristote, quant à lui, affirme que «  ce qui est est, ce qui n’est pas n’est pas.  » C’est le principe d’identité. Mais entre le néant et l’être, il distingue une autre forme qui est l’être en devenir. Ainsi l’enfant est en puissance d’être l’adulte qu’il deviendra, mais qu’il n’est pas encore. C’est pourtant le même, du berceau à la tombe, de la conception à la mort naturelle. Achille n’est plus le coureur «  immobile à grands pas  ». Il court vraiment, et chaque foulée est en acte et en puissance de la foulée suivante.

Fécondité de sa découverte
La fécondité de cette découverte est inépuisable. Il s’en déduira la distinction entre l’essence des choses qui ne change pas, et l’infinie variété des existences de ces mêmes choses. L’essence de l’homme est une : c’est l’humanité présente en chacun de nous. Mais les existences sont aussi diverses que les individus, dont aucun n’est absolument identique à un autre. La loi naturelle est ainsi l’essence du droit, mais les législations changent selon les lieux, les temps, les circonstances. Ce qui demeure n’est pas obligatoirement en contradiction avec ce qui évolue. Il n’est pas nécessaire d’opposer progressistes et conservateurs, mais simplement d’observer ce qui doit changer et ce qui ne peut pas disparaître. En politique, la distinction s’opère entre la doctrine qui ne change pas, et les programmes qui doivent évoluer.

Il se déduit aussi de ce dualisme qui se décline en «  matière et forme  », corps et âme, qu’il faut nécessairement à ces deux principes d’identité et de changement un principe extérieur, qui les unisse entre eux. Aristote le désignera comme «  l’acte pur », et la philosophie chrétienne du nom de Dieu.

Un Dieu qui n’est pas l’«  horloger  » de Voltaire, qui a fabriqué son horloge et la laisse tourner – effroyable régression de la pensée. Mais un Dieu qui crée et maintient dans l’être une création qui, sans Lui, disparaîtrait dans le néant. «  Dieu nous a tirés du néant pour nous appeler à l’Être  », disait Gustave Thibon, et le cardinal de Bérulle définissait l’homme comme «  un néant capable de Dieu  ».

La postérité spirituelle de cet humble chercheur qui fut aussi un géant de la pensée, ennemi de tout système parce qu’il est amoureux de ce qui EST, est presqu’aussi innombrable que celle d’Abraham. «  Aristoteles dixit  » écrivait saint Thomas d’Aquin. Et tout (ou presque) était dit.

Messages

  • Merci pour ce très beau texte .
    Il faut lire et relire notre ami de Stagire , le maître de ceux qui cherchent et de ceux qui savent . Il a tellement de sagesse , en tous domaines, et de ressources pour notre civilisation déboussolée , à nous donner.
    Il est aussi comme l’a magnifiquement compris St Thomas la base nécessaire d’une théologie qui se garde de la possibilité pour les vérités chrétiennes de devenir folles, et qui cherche à pénétrer au plus profond du mystère (cf. les travaux de M. Levering)

  • Vous citez Héraclite en écrivant « On ne se baigne jamais dans le même fleuve ». Mais vous oubliez ces « deux fois » dont Héraclite nous dit que ce n’est pas « le même fleuve ». C’est-à-dire que ces deux choses — les deux fleuves comme les deux fois — ne sont pas identiques.
    Pour Héraclite, l’identité entre deux choses n’existe que dans l’esprit qui néglige leurs différences.
    La proposition universelle qui en découle est celle-ci : l’identité n’existe pas. Qui néglige cette vérité se heurtera, tôt ou tard, au réel. Et plutôt que « principe d’identité », ce que proclame Aristote ici, c’est son principe du tiers exclu : « Être ou néant, il n’existe rien d’autre ».

    Regrettons que Thomas d’Aquin ait dit « ​Aristoteles dixit​ ». Cela lui ressemble si peu. Une proposition n’est pas vraie ou fausse selon l’identité de son auteur. On touche ici du doigt avec quel engouement le siècle de Thomas d’Aquin avait accueilli les traductions des philosophes grecs par l’école arabe de Cordoue. Et l’on réalise aujourd’hui seulement comment la lecture médiévale erronée de ces philosophes de langue arabe a pu conduire, après la mort de Thomas d’Aquin, l’évêque de Paris Jacques Tempier à condamner cette « doctrine » dite de la double vérité.
    Le problème était né dès la querelle des universaux. En réalité, on ne sait qualifier une notion d’universelle que si l’on est capable de connaître tous les particuliers entrant dans sa définition. C’est le cas pour les concepts mathématiques, qui sont « all particulars included » (Alfred Korzybski in « Sience and sanity »). Mais en Physique ou en Métaphysique, on n’est jamais assuré d’avoir souscrit au dernier principe de Descartes (« …de faire partout des dénombrements si entiers et des revues si générales, que je fusse assuré de ne rien omettre » in Discours de la méthode). Il y a toujours un lapin qui sort du chapeau (le chat de Schroedinger) pour renvoyer dos à dos le Physicien et le Philosophe.

  • Le plus grand philosophe ayant existé. Mais il y a quelques erreurs de présentation de sa philosophie dans le texte. Ainsi, "forme et matière" ne sont pas deux principes mais deux causes. "Âme et corps" ne sont pas deux principes non plus, mais "l’âme est la forme du corps", le principe de vie qui fait son unité. Ce qui fait leur unité dans l’ordre de l’être est la substance, "principe selon la forme de ce qui est", et non l’acte pur. Il ne faut pas confondre sa métaphysique de la substance et sa métaphysique de l’acte et de la puissance.

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