Andiamo Avanti ! La visite de Benoît XVI à la communauté juive de Rome

par Natalia Bottineau

lundi 18 janvier 2010

Ceux qui continuent de parler de la «  polémique  » qui a divisé la communauté juive italienne, à propos de la visite de Benoît XVI à la grande synagogue, le dimanche 17 janvier, que tous n’ont pas honorée de leur présence, et de la présumée décision du Pape de béatifier Pie XII, restent sur leur faim après la visite de l’évêque de Rome à la communauté juive de son diocèse. À une vision étriquée de la rencontre a fait place un grand souffle universel. Beaucoup de représentants d’autres communautés juives et de la communauté musulmane étaient présents.

Le professeur Giorgio Israël, un sage qui a vu passer des papes et des rabbins, et professeur de mathématiques – on saurait lui donner des leçons de logique - à l’université La Sapienza (justement, La Sagesse), avait vu juste : il avait averti de ne pas réduire cette visite au cas Pie XII.
Certes, le président de la communauté juive de Rome, qui a fait les honneurs de la maison, Riccardo Pacifici, a demandé à son tour l’ouverture des archives, et même la mise en évidence du «  patrimoine culturel  » juif que recèleraient les archives vaticanes. Mais on notera surtout dans les discours des interlocuteurs du Pape, Pacifici, et aussi le président de l’Union des 21 communautés juives italiennes, Renzo Gattegna, et le grand rabbin Riccardo Di Segni, une volonté que le dialogue avance : «  Andiamo avanti  » a dit Pacifici au terme de la rencontre en saluant le Pape une dernière fois, après deux heures de visite. Et qu’il avance aussi avec les musulmans. Renzo Gattegna a souhaité une collaboration entre juifs et catholiques pour la défense des droits de l’homme et que la collaboration inclue les musulmans pour qu’advienne dans le monde «  une ère de paix  ». Pour le grand rabbin Di Segni aussi, juifs, chrétiens et musulmans doivent travailler ensemble du fait de leur «  responsabilité de paix  » spécifique, et d’une paix «  universelle  ».

Signe de cette ouverture au monde, ensemble, justement, Riccardo Pacifici a d’emblée demandé à l’assemblée d’observer une minute de silence pour les victimes de Haïti, invitant à la générosité pour les sinistrés.
Mais comment Benoît XVI a-t-il réagi ? Il n’est pas revenu sur l’ouverture des archives : les archivistes doivent arriver le plus vite possible à des catalogues utilisables par les chercheurs. Mais la tâche abonde : cap sur 2012. Sur le rôle du Siège apostolique pendant la Shoah, le Pape a seulement glissé – c’est peut-être la seule phrase retenue par les journaux télévisés du soir – qu’il a organisé le sauvetage de juifs «  souvent de façon cachée et discrète  ».

Le Pape n’est donc pas là où on l’attendait. Tout d’abord, Jean-Paul II était entré directement dans la synagogue. Benoît XVI a choisi un itinéraire riche en enseignements, avant et après son discours. Le cortège est parti du vieux ghetto, du Portique d’Ottavia. Pacifici et Gattegna entouraient le Pape qui s’est recueilli tout d’abord devant la plaque commémorant les 1021 victimes de la rafle du 16 octobre 1943. Dix-sept d’entre elles survivront. Le Pape apaise les tensions en manifestant en gestes et en paroles sa compassion pour l’immense douleur de la Shoah : un déchaînement de haine unique car «  l’extermination du peuple de l’Alliance  » a été à la fois «  annoncée, puis systématiquement programmée et réalisée dans l’Europe sous domination nazie  » jusqu’à frapper «  tragiquement  » la communauté de Rome. Ses paroles disent «  l’affection et l’estime  » de toute l’Église pour les communautés juives du monde. Il souhaite que croissent l’amitié et la concorde, il l’a redit à l’angélus de midi, et la «  fraternité véritable  ».
En rencontrant ensuite le rabbin Elio Toaff – il voulait être là, en fervent partisan du dialogue encore et toujours malgré ses 94 ans – le Pape a placé sa visite dans le sillage de celle de Jean-Paul II qu’il cite abondamment dans son discours. Il reprend à son compte la demande de pardon jubilaire : il relit lentement les paroles insérées à Jérusalem, dans la fissure du Mur Occidental, en mars 2000. Il dit combien il espère que les plaies ouvertes par les manifestations d’antisémitisme ou d’antijudaïsme de la part de baptisés se referment. Le Pape évoque les quarante ans de rapports depuis le dernier concile : un chemin «  irrévocable  » et qui a mûri. Benoît XVI est venu pour affirmer : pas question de retour en arrière.
Puis le Pape a déposé une gerbe de fleurs blanches, pour rappeler qu’un enfant de deux ans est mort ici, le 9 octobre 1982, victime du terrorisme. La communauté juive sortait des célébrations du 8e jour de Soukkot, la fête des Tentes. Des Palestiniens ont tiré, faisant une quarantaine de blessés. Les parents et le frère de Stefano Gay Taché et des survivants ont salué le Pape. Un nouveau «  non  » très clair est opposé au terrorisme : on ne peut pas tuer au Nom de Dieu, ne cesse de redire le pape Ratzinger, en gestes et en paroles, de Ratisbonne à la synagogue de Rome.
Ainsi, Benoît XVI vient à la fois pour que se «  consolident  » les liens, que l’ « amitié  » grandisse, que l’on avance «  sur la voie de la réconciliation et de la fraternité  », certes, mais aussi pour que se dessine toujours plus un «  témoignage commun devant les défis de notre temps  », une collaboration «  au bien de l’humanité  ». Voilà que le Pape rejoint les vœux les plus universels exprimés par ses hôtes.

Et comment cela ? En mettant l’accent sur les Dix Commandements, les «  Dix Paroles  ». Benoît XVI s’appuie sur ce qu’il appelle la «  solidarité  » qui lie l’Église au peuple juif «  au niveau de son identité spirituelle même  ». Et il affirme «  le caractère central du Décalogue comme message éthique commun d’une valeur permanente pour Israël, pour l’Église  » mais aussi «  pour les non-croyants et pour toute l’humanité  ».

Il voit là un vaste domaine «  de collaboration et de témoignage  », notamment dans trois directions : juifs et chrétiens peuvent tout d’abord «  réveiller dans notre société l’ouverture à la dimension transcendante  ». Ils sont aussi appelés, par le Décalogue, à «  défendre la vie contre les injustices et les abus  », à «  reconnaître la valeur de chaque personne  », dans sa dignité, sa liberté, ses droits fondamentaux. Enfin, cette même source appelle les croyants à «  conserver et promouvoir la sainteté de la famille  », pour construire «  un monde au visage plus humain  ».

Il s’agit de coopérer «  au bien de l’humanité  » aujourd’hui : «  une coopération toujours plus étroite pour offrir une contribution valable à la solution des problèmes et des difficultés à affronter  ».

L’entretien privé avec le rabbin Di Segni, la visite de l’exposition sur les œuvres artistiques juives commémorant le couronnement des papes, la rencontre avec des membres de la communauté juive ont également enrichi cette rencontre que désormais un olivier – symbole de paix - commémore dans le jardin de la synagogue.

Dans les jardins du Vatican, non loin de la grotte de Lourdes, un olivier a aussi été planté sous Jean-Paul II par Israël. Une haute mission de paix et de paix universelle, attend catholiques et juifs s’ils veulent se montrer à la hauteur des exigences que leurs responsables leur ont indiquées. «  Andiamo avanti  !  » 

Natalia BOTTINEAU (à Rome)

Messages

  • Dimanche 17 janvier 2010, vingt-quatre ans après la visite historique de Jean-Paul II, Benoît XVI s’est rendu à la grande synagogue de Rome. Le CRIF y était représenté par Liliane Apotheker, membre de la Commission des Relations avec l’Eglise Catholique et le monde Chrétien.

    Voir en ligne : Benoît XVI : les Dix Commandements sont un enseignement commun à l’humanité à partir duquel nous pouvons partager nos valeurs et agir ensemble

  • CITE DU VATICAN, 17 JAN 2010 (VIS). Benoît XVI s’est rendu, cet après-midi, à la synagogue de Rome où il a été accueilli par le Président de la communauté juive de la ville, M.Riccardo Pacifici, le Président des communautés juives italiennes, M.Renzo Gattegna et le Grand Rabbin de Rome, M.Riccardo Di Segni. Avant d’entrer dans la synagogue, il a déposé une gerbe devant la plaque commémorative de la déportation de 1022 juifs, le 16 octobre 1943, et de l’attentat du 9 octobre 1982 au cours duquel un enfant juif de 2 ans perdit la vie et 37 autres personnes furent blessées alors qu’elles entraient au temple pour la prière.

    Après les salutations d’usage, le Pape a commencé son discours interrompu par sept fois par les applaudissements de l’assemblée remplissant la grande synagogue de Rome. Benoît XVI a souligné que le Concile Vatican II a donné "une impulsion décisive à l’accomplissement d’un chemin irrévocable de dialogue, de fraternité et d’amitié, chemin qui s’est approfondi et développé au cours de ces quarante années, avec des avancées et des gestes importants et significatifs parmi lesquels je souhaite mentionner la visite historique, en ce lieu, de mon prédécesseur, le 13 avril 1986". Il a ensuite évoqué son pèlerinage en Terre Sainte en 2009 et ses rencontres dans les synagogues de Cologne et New-York.

    "L’Eglise -a-t-il poursuivi- n’a pas oublié les erreurs de ses fils et filles, en demandant pardon en ce qu’elle a pu favoriser, de quelque façon que ce soit, la plaie de l’antisémitisme et de l’antijudaïsme", et s’est exclamé : "Que ses plaies soient refermées pour toujours !". Evoquant ensuite la Shoah, le Saint-Père a ajouté que "ce drame singulier et révoltant représente ainsi le sommet d’un chemin de haine qui naît lorsque l’homme oublie son créateur et se met , lui-même, au centre de l’univers... L’extermination du peuple de l’alliance de Moïse, d’abord annoncée, puis systématiquement programmée et réalisée en Europe sous la domination nazie, a touché aussi Rome de façon tragique. Malheureusement, beaucoup sont restés indifférents, mais beaucoup aussi parmi les catholiques italiens, soutenus par la foi et l’enseignement chrétien, réagirent avec courage, ouvrant les bras pour secourir les juifs persécutés et fugitifs, souvent au risque de leur propre vie et méritent une gratitude éternelle. Le Siège apostolique aussi a mené une action de secours souvent cachée et discrète... La mémoire de ces évènements doit nous pousser à renforcer les liens qui nous unissent pour faire grandir compréhension, respect et accueil".

    Benoît XVI a ensuite rappelé que juifs et chrétiens sont inspirés par le décalogue, "les dix paroles" ou "dix commandements", qui représentent "un phare et une norme de vie dans la justice et l’amour, un grand code éthique pour toute l’humanité... Dans cette idée, il existe de nombreux domaines de collaboration et de témoignage. Je voudrais vous en rappeler trois, particulièrement important aujourd’hui. Les dix Commandements demandent de reconnaître un seul Seigneur, contre la tentation de se construire d’autres idoles, de se faire des veaux d’or. Dans notre monde, beaucoup ne connaissent pas Dieu ou l’estime superflu, sans importance pour la vie. Ils se sont ainsi fabriqué d’autres nouveaux dieux devant lesquels l’homme s’incline". En deuxième lieu, le décalogue demande "le respect, la protection de la vie contre toute injustice et abus, reconnaissant la valeur de chaque personne humaine créée à l’image et ressemblance de Dieu. Combien de fois, de partout, proche et loin, la dignité, la liberté et les droits de l’être humain sont encore bafoués !". Les dix commandements exigent, en dernier lieu, "de conserver et promouvoir la sainteté de la famille, dont le oui personnel et réciproque, fidèle et définitif de l’homme et de la femme s’ouvre à l’avenir pour l’authentique humanité de chacun, et s’ouvre, en même temps, au don d’une nouvelle vie. Témoigner que la famille continue d’être la cellule essentielle de la société et le contexte de base dans lequel on apprend et on exerce les vertus humaines, est un précieux service à offrir pour la construction d’un monde au visage plus humain", a-t-il ajouté.

    Le Saint-Père a ensuite souligné que "tous les commandements se résument dans l’amour de Dieu et dans la miséricorde envers le prochain. Une telle règle engage les juifs et les chrétiens à déployer, aujourd’hui, une générosité toute particulière envers les pauvres, les femmes, les enfants, les étrangers, les malades, les faibles et les nécessiteux... Nous pouvons accomplir des pas ensemble, dans cette direction, conscients des différences qu’il y a entre nous, mais aussi du fait que si nous réussissons à unir nos cœurs et nos mains pour répondre à l’appel du Seigneur, sa lumière se fera plus proche pour éclairer les peuples de la terre... Chrétiens et juifs ont une grande partie de patrimoine spirituel commun, prient le même Seigneur, ont les mêmes racines mais restent souvent inconnus les uns des autres. Il nous appartient donc d’œuvrer, en réponse à l’appel de Dieu, afin qu’un espace de dialogue reste toujours ouvert, dans un respect réciproque, dans une amitié grandissante, dans un témoignage commun face aux défis de notre époque qui nous invite à collaborer pour le bien de l’humanité dans ce monde créé par Dieu, le Tout-Puissant et le Miséricordieux".

    Après avoir rappelé que la communauté catholique et la communauté juive vivent ensemble à Rome depuis deux mille ans, il a exprimé le souhait que "cette cohabitation soit animée d’un amour fraternel grandissant s’exprimant dans une coopération toujours plus étroite pour offrir une vraie contribution dans la solution des problèmes et des difficultés à affronter. Je demande au Seigneur -a conclu Benoît XVI- le précieux don de la paix dans le monde entier, surtout en Terre sainte. Au cours de mon pèlerinage en mai dernier à Jérusalem, au Mur occidental, j’ai demandé à celui qui peut tout : Envoie ta paix en Terre Sainte, au proche orient, dans toute la famille humaine. Remue les cœurs de ceux qui invoquent ton nom afin qu’ils parcourent avec humilité le chemin de la justice et de la compassion".

    BXVI-VISITE SYNAGOGUE ROME/.../... VIS 100118 (1000)

  • Je me permets d’indiquer un lien vers une traduction française du discours du pape à la synagogue.

    Voir en ligne : Texte en français du discours du pape à la synagogue de Rome

  • Le rabbin Giuseppe Laras, a décidé de boycotter cette visite en signe de protestation contre la reprise du processus de canonisation du pape Pie XII.

    Voir en ligne : IsraelInfos

  • ROME, Lundi 18 janvier 2010 (ZENIT.org) - Le cardinal André Vingt-Trois, archevêque de Paris et président de la Conférence épiscopale française, a participé, dimanche après midi, à la visite de Benoît XVI à la communauté juive de Rome.

    L’archevêque français poursuit les contacts établis par son prédécesseur, le défunt cardinal Jean-Marie Lustiger, avec les communautés juives dans le monde.

    Le cardinal Vingt-Trois était accompagné du directeur du service national pour les relations avec le judaïsme, le P. Patrick Desbois, également consultant auprès du Vatican.

    Voir en ligne : Le card. Vingt-Trois et le P. Desbois à la synagogue de Rome

  • La visite du pape Benoît XVI, le dimanche 17 janvier 2010, à la synagogue de Rome et le projet de béatification de Pie XII ont été au centre de l’entretien de Richard Prasquier avec André Vingt-Trois, le jeudi 21 janvier 2010, à Paris.

    Voir en ligne : Richard Prasquier et André Vingt-Trois : renforcer le dialogue entre juifs et catholiques

Un message, un commentaire ?


Les forums restent ouverts durant 15 jours après la date de publication

modération a priori

Ce forum est modéré a priori : votre contribution n’apparaîtra qu’après avoir été validée par un administrateur du site.

Qui êtes-vous ?
Votre message

Ce formulaire accepte les raccourcis SPIP [->url] {{gras}} {italique} <quote> <code> et le code HTML <q> <del> <ins>. Pour créer des paragraphes, laissez simplement des lignes vides.