Abolition de la peine de mort : il n’y a pas urgence

par Benoît A. Dumas

jeudi 16 août 2018

Le pape François a fait récemment modifier le texte du Catéchisme de l’Eglise catholique sur le sujet : la peine de mort n’est acceptable en aucun cas, elle doit être abolie car elle s’oppose au respect absolu qui est dû à la dignité de la personne humaine, et les catholiques sont invités à oeuvrer dans ce sens.

Je crois que le meilleur argument que l’on puisse invoquer contre la peine de mort est la possibilité de l’erreur judiciaire, irréparable, à l’encontre des personnes qui la subissent. L’autre argument d’un poids énorme est aussi l’infamie de procès politiques faits pour se débarrasser d’opposants indésirables.

Mais dans ce cas l’injustice concerne plus encore la perversité de ces procès indignes que la radicalité de la sentence exécutoire. C’est le cas dans maints régimes dictatoriaux.

Je ne suis pas favorable à la peine de mort, mais je pense qu’il y a beaucoup plus urgent que de militer pour son abolition dans les pays où elle existe encore, pays dont le nombre est en diminution.

Pourquoi ? Premièrement parce que les personnes coupables à qui elle s’applique représentent un nombre d’êtres humains infiniment moins important que celui des petits embryons humains innocents condamnés à mort de par le monde par avortement. Plus de cinquante millions ! Voilà une urgence première, incontournable et absolue, valable pour tous : lutter contre ce fléau, qui relève souvent de la barbarie, lorsque ses motivations, personnelles ou sociales, sont d’une objective et affligeante légèreté, au regard du prix incommensurable de la vie humaine en gestation.

Il ne faudrait pas que le combat légitime pou l’abolition de la peine de mort, occulte ou fasse passer au second plan ce que doit être l’engagement chrétien primordial et indiscutable contre la pratique généralisée de l’avortement, jouissant, non pas de la seule tolérance des Etats, mais des faveurs de certains d’entre eux. La France fait partie, hélas ! de ces derniers.

Il est remarquable que dans la classe politique et l’opinion en général, la prise de position contre la peine de mort soit considérée comme progressiste, et la prise de position contre l’avortement conservatrice et rétrograde… Autrement dit, on se situe dans le sens de l’histoire et du progrès, on se donne bonne conscience à peu de frais en approuvant l’abolition de la peine de mort, et plus encore en luttant pour cette cause ; mais on est un démocrate déclassé ou, pire, un religieux fasciste si on défend le premier des droits de l’enfant, support de tous les autres, qui est celui de vivre…

Alors je crains que cette modification du Catéchisme de l’Eglise catholique dans le sens qu’on a dit ne fasse involontairement le jeu de cette répartition aberrante et hypocrite.

Dernière considération : la grande théologie classique médiévale légitimait le tyrannicide, pourvu que certaines conditions soient réunies. Autrement dit, pour le bien supérieur de la communauté, il pouvait être légitime de tuer le dépositaire suprême de l’autorité. Cette action est presque impensable dans le contexte actuel. Mais il reste comme enseignement, me semble-t-il, que l’exécution d’une personne coupable de crimes ne s’oppose pas radicalement à la morale chrétienne. La foi dans la survie et dans le jugement de Dieu permettent d’affirmer que la personne exécutée n’est pas totalement supprimée et anéantie, mais transférée dans un autre espace et remise entre les mains de Dieu. Des athées qui ne le croient pas pensent au contraire que la vie terrestre telle que nous la connaissons est dépourvue de prolongement, qu’elle est donc notre unique bien à respecter absolument. Ils sont pour cette raison, et pour d’autres, contre la peine de mort.

Que n’ont-ils la même attitude s’agissant des petits d’homme dans le sein de leur mère… ?

16 août 2018

PS du 19 août :

Il y a deux ou trois ans, une revue chrétienne importante avait publié une interview à Robert Badinter, ex-garde des sceaux de François Mitterrand et auteur de la loi française Abolition de la peine de mort. A la lecture de l’article qui faisait l’état de la situation dans le monde et s’interrogeait avec compétence et sensibilité sur les perspectives d’avenir, je fus surpris et déçu du silence complet de Robert Badinter sur le drame, au moins parallèle, que constitue la mort infligée, par avortement volontaire, aux êtres humains récemment apparus à la vie dans le sein de leur mère. Un autre type de condamnation à mort, en masse….

Mais après tout, ce silence était explicable, vu la configuration de certaine pensée socialiste et libérale en matière de mœurs.

J’écrivis toutefois à la rédaction de la revue chrétienne pour demander pourquoi elle n’avait pas essayé au moins de brancher M. Badinter sur cette autre question, et suggéré peut-être de sa part un engagement déterminé comparable dans le sens de la défense de la vie éliminée des tout-petits…., mais par forcément par le moyen d’une loi.

La personne en charge adjointe à la rédaction me répondit succinctement (et apparemment sans hésiter) qu’elle ne voyait pas le rapport entre les deux sujets.

Signe éloquent et navrant de l’hémiplégie mentale et spirituelle de la population française, y compris chrétienne, en ce domaine, et du travail qu’il nous reste à accomplir.

Benoit A Dumas

Messages

  • Merci de ce beau texte . L’auteur qui est inconnu doit être chaudement félicité .
    Réflexion sage et argumentée à envoyer absolument à Rome, au Pape en personne, via la Secrétairerie d’Etat . Malheureusement le Pontife est plus enclin à humer le sens du vent, pour
    flatter son ego, qu’à honnêtement servir la vérité ; à la différence de tous ses prédecesseurs, notamment les derniers .
    Bon courage à vous . Et prions pour la France en ces jours qui suivent l’Assomption .

  • Article percutant et véridique.

  • Tout d’abord merci de dire et répéter que "procéder à un avortement" c’est tuer un être humain. Par contre les criminels impénitents, je dis bien impénitents, dont font bien sûr partie les terroristes qui ont "vocation au suicide en supprimant un maximum de vies autour d’eux" soit ils doivent être mis en prison à vie et dans des camps protégés par des hommes en arme, soit il faut accéder à leur désir de suicide mais sans provoquer d’autres morts !!! C’est le simple bon sens. On nous dira qu’il n’y a pas suffisamment de places en prison et bien que les condamnés à perpétuité travaillent à en construire et surtout, surtout, que l’on sorte de prison les prisonniers non dangereux pour la société (par exemple je ne vois pas ce que la prison peut apporter aux auteurs de délits financiers). Si des terroristes ou des criminels restent en liberté (comble du ridicule avec un bracelet électronique), pour eux "la peine de mort" deviendrait "de la légitime défense". Bien sûr j’exagère, mais si peu quand on voit qui a tué le Père Jacques Hamel ! Des terroristes munis de bracelets électroniques !

  • je voudrais remercier M.Dumas car il est rare de trouver des chroniqueurs aussi lucides et courageux que lui.
    il y a 3 ans, à mon modeste niveau, j’écrivais à un hebdomadaire catholique français :

    "Les propos à tonalité "abolitionniste" du cardinal Sean O’Malley brièvement rapportés dans le n° 1934 méritent peut-être quelques commentaires :
    Le cardinal affirme "la peine capitale doit cesser" et rappelle "le caractère sacré de toute vie humaine".
    Essayons de sérier un tant soit peu la problématique, d’abord sur le plan naturel puis sur un plan plus spirituel et surnaturel :

    - Du point de vue du droit naturel :
    Il convient je crois d’abord de rappeler que l’Eglise a toujours voulu dire "toute vie humaine innocente" est sacrée sans exception.
    Tout individu et toute société peuvent, en effet, légitimement se défendre contre un injuste agresseur par des moyens proportionnés : cela peut justifier jusqu’à l’homicide d’un assassin rentré chez vous armé pour vous tuer ; mais aussi la participation à une guerre juste qui implique de tuer éventuellement le soldat ennemi (ou d’être tué !).
    De même peut être légitimée, quand tous les autres moyens s’avèrent inopérants, la possibilité ultime de condamner à mort, par exemple, un criminel récidiviste particulièrement pervers et endurci dans le mal, déterminé à tuer un innocent à la première occasion.

    L’actualité récente où les forces de l’ordre ont pénétré de vive force un bâtiment et ouvert le feu sans sommations sur des terroristes retranchés (sans être critiqués par quiconque
    bien au contraire) en est une illustration parlante.

    - D’un point de vue plus spirituel :
    Par "vie humaine" il convient aussi, me semble t-il, de comprendre l’ensemble "vie terrestre+ vie future" c’est à dire la destinée de la personne humaine au regard du Salut (offert et voulu par le Christ pour tout homme).
    En ce sens, et en ce sens seulement, on peut dire que toute vie humaine est, de soi, absolument sacrée car voulue par Dieu pour elle-même.
    Sinon faire le sacrifice de sa propre vie (terrestre) pour une noble cause serait moralement répréhensible ! (à l’extrême : le Christ sur la Croix).
    L’honnêteté oblige à préciser que cet argument peut être utilisé à rebours par les adversaires chrétiens de la peine de mort en disant qu’il faut laisser la vie au criminel pour lui laisser le temps du repentir ; en effet, le mettre à mort alors qu’il est dans l’impénitence, la rage et la haine l’exposerait à la damnation.....

    En réalité, le problème de la peine de mort pour un chrétien est toujours très difficile car :
    ou il applique la justice stricte et on lui reprochera d’oublier la miséricorde pour l’assassin ;( mais la miséricorde pour les futures victimes innocentes, elle, est,en revanche, pleinement exercée !)
    ou il fait miséricorde au criminel et la justice ou la protection des innocents peuvent être lésées.
    Ici-bas, la chose semble insoluble ; tant il est vrai que seul Dieu peut pleinement concilier Justice et Miséricorde, Charité et Vérité !

    Pour finir ma (déjà trop longue) prose, je suis pleinement d’accord avec l’archevêque de Miami, Mgr Wenski quand il qualifie de cruelles les injections létales.
    Il s’agit là du très difficile (également !) problème de l’application in concreto de la peine de mort :
    Aux Etats-Unis les modes opératoires sont cruels et absolument inacceptables ( attente de plusieurs années dans le quartier des condamnés à mort, pseudo-médicalisation de la peine de mort, etc, etc,...)"

    Le problème n’est , en tous cas, pas aussi simple qu’on pourrait le penser.

  • Merci pour ce texte qui rappelle quelques vérités fondamentales.
    La question du meurtre des bébés dans le sein de leur mère, par la société, est beaucoup plus grave que celle de la peine de mort pour les auteurs de crimes graves et atroces.
    Cette décision est à mon avis démagogique.
    Le principe de la peine de mort reste légitime quoiqu’en dise François.
    Un "principe" (puisque dans le CEC ce sont bien des "principes") qui change 3 fois en 20 ans , c’est signe qu’il n’y a pas accord, et que ce que certains tentent de faire passer pour un principe, n’en est pas un.
    De nombreux arguments, temporels et spirituels, existent et sont de fait interdits d’expression, ce serait trop long de les rappeler tous ici.
    Rappelons juste que Jacques Fesch, guillotiné en 1957 s’est converti peu avant sa mort, et que sa condamnation à mort, y est sans doute pour beaucoup.
    Le rappel par rapport au tyrannicide est intéressant et annihile à lui seul cette "abolition".

  • "Il ne faudrait pas que le combat légitime pour l’abolition de la peine de mort occulte ou fasse passer au second plan ce que doit être l’engagement chrétien primordial et indiscutable contre la politique généralisée de l’avortement...". Ce § 6 du billet de Benoit A. Dumas mérite d’être retenu.

    Cependant, la publication et la diffusion de "la nouvelle formulation" du N. 2267 étant confiées au Cal Ladari et Mgr Morandi accompagnées "d’une lettre aux évêques du monde pour explication...", ces hauts dignitaires seraient les seuls qualifiés pour fournir, le cas échéant, des assurances que la question de l’avortement ne sera ni occultée ni reléguée au second plan par la "nouvelle formulation" de la 2267 du CEC.

    Mais, au-delà du changement apporté au libellé d’un article du Catéchisme c’est la méthode utilisée qui comporterait le risque de se heurter une fois de plus à des incompréhensions. Après la "note du bas de page" d’une clause d’A.L., la manière dont est apporté et annoncé le changement au CEC "avec lettre explicative aux évêques" pourrait, à Dieu ne plaise, se heurter à des frustrations au sein de l’Eglise déjà confrontée à de difficiles problèmes.

    Malgré leur sentiment respectif sur l’abolition de la peine de mort les deux prédécesseurs du pape François avaient certainement des raisons pertinentes de ne pourtant rien changer au 2267 du CEC. Aujourd’hui serait-il plus propice à une telle démarche ?
    Veni Creator Spiritus...

  • En complément de ce bel article et des commentaires, qqs remarques complémentaires.
    - cette question de la peine de mort vient à point nommé, car elle permet d’évacuer des questions du moment pour l’Eglise autrement plus importantes : cela me donne l’impression de filtrer le moucheron pendant qu’on nous fait avaler de nombreux chameaux (cf. évangile Matthieu, 23 , 24)
    - dire que la peine de mort du pire des coupables est inadmissible, n’est-ce pas s’opposer directement à la volonté divine, puisqu’une conséquence directe du péché originel a été de la part du Créateur la condamnation à la mort physique de nos premiers parents, avec en plus la transmission de cette punition à tous leurs descendants innocents -vous et moi-, et que donc Dieu a condamné à mort chacun d’entre nous ?
    - plus grave encore : supprimer la peine de mort, n’est-ce pas dévaloriser la valeur expiatoire du sacrifice de Jésus-Christ -condamné à mort par les hauts dignitaires de l’époque qui ont hypocritement déchargé leur responsabilité sur le pouvoir civil-, qui a ainsi permis que notre condamnation à mort soit limitée à notre existence terrestre, et commuée en résurrection des morts à la fin du monde ?
    - supprimer la peine de mort, n’est-ce pas nier le droit à la légitime défense du corps social ?, n’est-ce pas un pas vers l’interdiction de la légitime défense de la personne ?,
    - prétendre que les Etats ont les moyens d’éviter aux coupables de recommencer, c’est une vaste plaisanterie ; voir par exemple en France l’évasion récente par hélicoptère d’un prisonnier sous haute surveillance ; les oubliettes des romains étaient certainement plus efficaces,
    - et pendant ce temps là, en plus de ces provocations insupportables de la haute hiérarchie de l’Eglise à l’égard de Dieu, il y a, rien qu’en France, un avortement toutes les 2 minutes, peine capitale d’innocents organisée par l’Etat et bien peu dénoncée par le corps épiscopal… : cherchez l’erreur ?

  • Tout d’abord, je me dois d’affirmer que je suis pleinement convaincu que le pape François (tout comme ses prédécesseurs) sert honnêtement la vérité !

    Avant que l’abolition de la peine de mort ne fût adoptée, de très nombreux débats ont traversé la société française. A l’époque, ce sont les arguments de Maurice Clavel et de Pierre Boutang qui avaient fini par me convaincre et par emporter mon adhésion.

    Comment être contre la peine de mort et accepter l’interruption volontaire de grossesse ?
    Comment être contre l’IVG et tolérer la peine de mort ?

    C’est là une double contradiction qui s’inscrit dans des appartenances idéologiques qui se satisfont d’une casuistique hypocrite.

    Si la lutte contre le meurtre des enfants dans le sein de leur mère ne s’inscrit pas dans un refus plus large de toute peine de mort (*), cette lutte reste entachée d’une contradiction majeure. Contradiction qui explique, en partie, la difficulté à convaincre le public de la monstruosité de cette interruption de vie intra-utérine.

    Le refus de la peine de mort, dès lors qu’il s’appuie sur des considérations philosophiques ou religieuses ne saurait admettre d’exceptions, ni de limites.
    Penser que [...] peut être légitimée, quand tous les autres moyens s’avèrent inopérants, la possibilité ultime de condamner à mort, par exemple, un criminel récidiviste particulièrement pervers et endurci dans le mal [...] est une concession qui ouvre la porte à une multitude d’autres concessions tout aussi "légitimes" ! Jusqu’à, finalement, adopter la peine de mort et l’inscrire comme un "droit" du citoyen...
    C’est exactement ce qui s’est produit avec la "dépénalisation de l’avortement" pour laquelle le nombre de situations "exceptionnelles" justifiant l’IVG n’a cessé de se multiplier ! Jusqu’à acquérir le statut de "droit à l’avortement"...

    * peine de mort à ne pas confondre avec la légitime défense...)

  • Ce sujet serait peut-être une opportunité pour que dans les homélies ou autres soit rappelé ou développé et expliqué aux fidèles le mot de Jésus : "Remets ton épée à sa place, car tous ceux qui prendront l’épée périront par l’épée" (Mt 26:52).

    Que d’expressions de Christ et de la Bible sont passées pour proverbes et dictons perdant ainsi leur sens premier.

    P.S.
    Il serait intéressant de savoir s’il existe des pays où est abolie, plus exactement, "l’application de la peine de mort" ? nuance non dépourvue d’intérêt.

  • P.S.
    Explication :
    Il eut été plus exact de poser la précédente question autrement, à savoir : l’éventualité de l’abolition ou non, dans certains pays, de l’application de la loi sur la peine de mort", bis repetita : "abolition ou non de l’APPLICATION de la loi sur la peine de mort". Sans juger de la décision du pape François il n’est pas superflu de rappeler que le contexte social/sociétal, politique, et ou religieux/spirituel n’est pas identique dans tous les pays de la planète. C’est dans cette idée qu’un message plus ancien indique que les deux prédécesseurs du pape François, ayant le même sentiment que lui sur la peine de mort, n’ont cependant pas apporté de modification au N.2267 du CEC et qu’ils avaient probablement "des raisons pertinentes" pour ce "ne pas" faire.

    "Abolition de l’application de loi sur la peine de mort" sous-entend que cette loi existant dans un pays ne signifie pas pour autant son application automatique partout. Serait-ce dans la perspective du respect des droits des peuples que JPII et Benoit XVI se sont prudemment abstenus d’apporter une quelconque modification au CEC ?

    Avec l’assurance que ce n’est pas pour se perdre en futiles discussions sur le sujet que ces longueurs se sont comme imposées, prière toutefois de bien vouloir les excuser. Merci.

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