Chronique n° 18 parue initialement dans France Catholique – N° 1259 – 29 janvier 1971

À PROPOS DE L’ « ÉVOLUTION » : LES FAITS ET LE REGARD (*)

lundi 19 octobre 2009

Il y a, pour un esprit religieux, bien des façons de considérer la science.
À une certaine époque, elle inspirait une sorte de peur diffuse. On la disait « matérialiste ». Cet état d’esprit, le plus sot de tous, trahissait, au fond, l’absence d’esprit religieux : comment (j’allais écrire comment diable) la découverte des mécanismes de la création pourrait-elle en quoi que ce soit compromettre le Créateur, altérer nos sentiments envers lui ? Craindre cela, c’est douter.

Une autre attitude, guère moins sotte, est celle qui cherche dans la science des lumières qu’elle n’a pas, qu’elle ne peut avoir, qui sont, par nature, étrangères à sa problématique. C’est le concordisme, et je crois pouvoir dire qu’aux yeux de l’homme de science, il n’y a pas de différence de nature entre le concordisme religieux (ne citons personne) et le concordisme athée, à la Haeckel, par exemple. Ils sont également frivoles. Ils témoignent également d’une incompréhension fondamentale des méthodes et des certitudes de la science.

Mettre un terme aux « concordismes »

Ce qui est sûr, en science, ce sont les faits. Mais les faits n’ont de signification qu’insérés dans les corrélations d’une théorie. Or, les théories scientifiques sont comme les roses de Ronsard : elles vivent l’espace d’un matin. Du reste, on emploie de moins en moins le mot de théorie, qui tend à être remplacé par celui de modèle. Et cette significative substitution devrait mettre une fois pour toutes un terme à la vaine tentation des concordismes de toute forme en enseignant aux faiseurs de systèmes que, comme le dit Lorenz dès les premières lignes de son admirable livre sur L’Agression, l’exercice le plus salutaire au savant consiste à jeter chaque matin en se levant deux ou trois de ses théories favorites par la fenêtre (1). L’ordre de l’esprit, et moins encore si possible celui de la charité, n’a rien à tirer de cette balistique matutinale.

Un excellent exemple des dérèglements concordistes nous est donné par les « arguments » tirés de la théorie de l’évolution. En a-t-on écrit ou dit des sottises sur cette théorie ! Le feu si l’on peut dire fut ouvert par la fameuse algarade qui opposa Thomas Huxley (pro-darwinien) à un prélat anglican (anti-darwinien) lors d’une séance de la Royal Society, dès la publication du livre de Darwin.

– Je voudrais savoir, dit le prélat, si c’est par Monsieur votre grand-père ou par Madame votre grand-mère que vous descendez du singe ?

– Tout compte fait, répondit Huxley, je préfère descendre du singe, plutôt que d’un imbécile qui parle de ce qu’il ignore. (a)

Voilà qui s’appelle aller au fond des choses ; cent ans après, la théorie de l’évolution peut porter à son actif une immense stimulation dans l’ordre de la recherche, mais sur le plan philosophique, métaphysique ou religieux, rien qui vaille cet échange de répliques, lesquelles ont au moins la vertu de nous faire rire.

Supposons en effet démontrée la théorie de Darwin revue et corrigée par les théoriciens modernes (Haldane, Dobzhansky, Simpson, Teissier, Delsol (2), etc.). Notons d’abord que, si l’on s’en tient aux critères généralement exigés en sciences, cette démonstration risque de se faire attendre. Comme le rappelle, en effet, le théoricien de la physique Karl Popper, une théorie ne doit être admise comme scientifiquement démontrée que dans la mesure où l’on a réalisé avec succès des expériences dont le résultat négatif l’eussent réfutée. Or, il est impossible, non seulement de réaliser, mais même d’imaginer des expériences dont le résultat réfuterait le néo-darwinisme : ce qui ne signifie nullement qu’il est irréfutable, mais bien au contraire qu’il est indémontrable, du moins jusqu’à nouvel ordre (b).

Supposons-le cependant démontré. Que pourra-t-on en tirer sur le plan philosophique ? Tout ce que l’on voudra, si l’on cède à la tentation concordiste, c’est-à-dire si l’on prête à un « modèle » éphémère, imaginé pour des raisons d’opportunité, une universalité et une éternité contraires à toute démarche scientifique. Le matérialisme dira que tout devient clair avec seulement de la matière et du hasard, le spiritualiste qu’une matière qui fait la pensée humaine avec le seul hasard, c’est rudement bien trouvé. Rien de tout cela ne prouve rien.


Un pouvoir de l’éveil

Restent les faits qui ont incité Darwin et ses successeurs à inventer leur théorie et qui subsistent quel que soit le sort final de celle-ci. J’ai dit plus haut que les faits en eux-mêmes n’ont pas de signification. J’ajouterai, si l’on me permet ce paradoxe, que c’est en cela que réside leur pouvoir d’éveil, qu’ils donnent un aliment à la réflexion : car ils invitent à la contemplation. De même que l’interrogation intérieure naît de l’incertitude, de l’épreuve et de l’angoisse, de la même façon les faits révélés par la science nourrissent notre méditation sur la destinée du monde : l’œuvre révèle l’artiste, même si l’on ne dispose d’aucune théorie de l’art. Le regard suffit.

Parmi les faits invoqués par la théorie de l’évolution et qu’il suffit, selon moi, de regarder, l’ordre de succession des êtres à travers les époques géologiques est certainement le plus troublant. J’ai dit dans une précédente chronique (c ) que si l’on classe tous les êtres par leur degré de complexité, on obtient du même coup leur ordre d’apparition, les plus simples étant toujours les plus anciens.

La vocation des choses

Mais il naît de ce classement une autre correspondance encore plus digne d’attention : la complexité anatomique correspond à la richesse du comportement. Plus un être est complexe et plus diverses sont les situations auxquelles il peut faire face. Certains animaux très primitifs ont des comportements extraordinairement compliqués, par exemple dans le monde des vers parasites. Mais ces comportements sont invariables, incapables d’adaptation à des situations nouvelles. La capacité d’innovation, de trouver des solutions inédites à des situations inédites, est en rapport avec la complexité anatomique, et plus particulièrement avec la complexité du système nerveux. Traduisons ces phrases abstraites en une formule : plus un animal est ancien, moins il est « malin ».

Sans doute le lecteur précède-t-il mon analyse et a-t-il déjà formulé lui-même l’enseignement majeur des faits dits « d’évolution » : dans la succession des êtres, c’est toujours le plus malin qui succède au moins malin. Il lui survit, généralement en le remplaçant. À toute espèce qui s’éteint (et des millions et des millions d’espèces se sont éteintes dans la longue histoire de la vie), succède régulièrement une autre plus « intelligente », si bien que l’on peut résumer la longue histoire de la création en disant que les choses n’ont jamais cessé de s’améliorer de catastrophe en catastrophe !

Allons jusqu’au bout de nos constatations : l’homme lui-même, dernier venu, est le sublime aboutissement d’une infinité de catastrophes. Si nous nous considérons comme supérieurs aux animaux, nous pouvons dire que le secret de la création fut de toujours monter à travers la chute, d’aller à la vie à travers la mort, au bien à travers le mal, si vivre est mieux que mourir, et être plus, mieux qu’être moins.

Cette vocation des choses est-elle « explicable » ? C’est bien possible. Mais quand je porte sur le monde un regard religieux, quelque chose m’importe plus que « l’explication ». Il me suffit, pour l’aimer, de voir ce monde condamné à monter, fût-ce dans la douleur. Je comprends mieux ma propre mort, je suis plus prêt à l’accepter quand je vois celles d’où je suis né et qui donnent un sens à la mienne. L’insecte n’est pas tenu de voir l’ordre de la création pour y intégrer sa brève existence : il lui suffit de reconnaître la fleur et de s’y confier.

Aimé MICHEL

(1) Konrad Lorenz : L’Agression (Flammarion).

(2) Michel Delsol est professeur à la Faculté catholique des sciences de Lyon et ne mêle aucune théologie dans ses recherches (d).

(*) Chronique n° 18 parue initialement dans France Catholique – N° 1259 – 29 janvier 1971. Extraite du chapitre 4 « Evolution biologique » de La Clarté au cœur du labyrinthe, pp. 113 à 115.

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Notes de Jean-Pierre Rospars

(a) Ce débat mémorable opposa Thomas Huxley et l’évêque anglican d’Oxford, Samuel Wilberforce, lors d’une réunion de la British Association (Association britannique pour le progrès de la science) le 30 juin 1860, quelques mois après la parution du livre de Darwin en novembre 1859. Wilberforce, fils d’un célèbre homme politique anti-esclavagiste, loin d’être un ignorant, était professeur de théologie et de mathématiques à l’université d’Oxford et vice-président de la British Association. Lors du débat, il avait résumé les arguments d’une critique de l’Origine qu’il allait publier quelques mois plus tard, en juillet 1860. Huxley avait répliqué que six singes tapant au hasard sur six machines à écrire pourraient, si un temps suffisant leur était donné, composer un Psaume ou un sonnet de Shakespeare, sans qu’il y ait besoin d’un Auteur. Apparemment Wilberforce ne trouva rien à répondre.

Quant à la célèbre anecdote rapportée par Aimé Michel, l’historien J.R. Lucas la met en doute (Nature, 287, 480, 1980). Selon lui, Wilberforce n’aurait pas posé la question agressive qu’on lui prête, mais aurait demandé à Huxley où il mettait la limite entre les ancêtres simiens et les descendants humains. Ce serait donc la réponse d’Huxley qui aurait visé à ridiculiser l’adversaire et non l’inverse.

Denis Alexander, professeur à Cambridge, directeur du Programme d’Immunologie moléculaire de l’Institut Babraham, reprend l’analyse de Lucas dans son livre Rebuilding the matrix. Science and Faith in the 21st century (trad. par J.-P. Borel, Science et Foi, Editions Frison-Roche, Paris, 2004). Il y écrit : « Bien que le débat entre Huxley et Wilberforce de 1860 ait passé pendant longtemps pour l’un des évènements-vedette du prétendu “état de guerreˮ en matière de relations entre science et religion, bien qu’il ait même fourni des éléments à des reconstitutions télévisées, des études plus récentes ont jeté le doute sur la version des événements émanant de Huxley. Par exemple, on a remis en question le commentaire de Wilberforce sur les singes parce que d’autres collègues participant à cette réunion ont fourni des versions différentes de ses paroles. De plus, Joseph Hooker, le botaniste confident de Darwin, également présent, a raconté plus tard dans une lettre à ce dernier que Huxley avait bien fait quelques commentaires en réponse à Wilberforce, mais “qu’il n’était pas parvenu à faire entendre sa voix dans une assistance aussi nombreuse ni à s’en faire écouter, qu’il n’avait pas fait allusion aux points faibles de Sam et qu’il n’avait pas présenté le sujet d’une façon qui pût entraîner l’assistanceˮ. » (p. 200).

Les arguments de Wilberforce ne devaient pas être si mauvais car après les avoir lu Darwin commenta : « Il relève avec habileté tous les points les plus hypothétiques et met parfaitement en avant toutes les difficultés ». La conclusion de son article de juillet 1860 confirme qu’il n’était pas le clerc obscurantiste que Huxley prétendait : « Nous ne sommes pas d’accord, écrit-il, avec ceux qui rejettent tout fait ou prétendu fait naturel, ou toute déduction faite d’après lui, parce qu’ils croient que cela contredit ce que la Révélation enseignerait. Nous pensons que ces objections ont un relent de crainte qui est réellement incompatible avec une foi solide et bien comprise. » Alexander commente « Wilberforce était convaincu que le poids des preuves scientifiques s’opposait à la théorie de la sélection naturelle. Si l’on considère qu’en 1860 on ne connaissait aucun exemple de formes intermédiaires, qu’on n’avait pas la moindre idée du mécanisme de la transmission héréditaire, et que le croisement des hybrides était invariablement stérile, l’espace de crédibilité de l’évolution selon Darwin était à cette époque certainement beaucoup plus faible qu’il ne l’est devenu cent ans plus tard. » (op. cit., p. 201).

Quoi qu’il en soit des arguments scientifiques et théologiques, Alexander montre que le débat « légendaire » de 1860 a une origine plus profonde car il coïncide avec une prise de pouvoir. « La science en Grande-Bretagne, avait été dominée pendant très longtemps par des gentlemen-hommes d’Eglise (…) qui appartenaient souvent à un milieu stable et privilégié, leur assurant financement et liberté de poursuivre des recherches. Darwin lui-même était un exemple typique de ce type ancien de naturaliste. Mais dans les années 1860, le système a changé. Une classe professionnelle nouvelle de scientifiques émergeait, qui avaient atteint la première place dans beaucoup de domaines et qui ressentaient une envie intense d’utiliser le statut de la science en bonne voie de promotion dans la société pour obtenir les types de privilèges autrefois accordés seulement aux gentlemen-hommes d’Eglise. (…) Quand on fonda l’Association Britannique pour l’Avancement de la Science, en 1830, les clercs formaient environ 30% de ses membres. De 1831 à 1865, 41 membres du clergé anglican ont présidé ses diverses sections mais, de 1866 à 1900, ce chiffre était seulement de trois. L’essentiel de ce mouvement de professionnalisation était dû à la jeune génération de scientifiques, comme Huxley, maître d’école qui avait rencontré les plus grandes difficultés avant de faire accepter sa carrière de naturaliste. » (p. 201-202).

Plus fondamentalement, Alexander, s’appuyant sur des travaux historiques menés depuis plusieurs dizaines d’années, conteste la « thèse du conflit » entre science et foi, en particulier dans le débat sur l’évolution. Selon cette thèse la théorie de Darwin serait « le clou final du cercueil emportant l’idée d’un Dieu créateur » et il aurait fallu la faire admettre « face à l’opposition vigoureuse des Eglises établies » d’où « une division profonde entre savants et croyants (…) qui se maintient jusqu’à aujourd’hui ». Il qualifie cette thèse de « mythologie », répétée et entretenue « dans les médias, les livres et même les contributions de vulgarisateurs scientifiques compétents. » La « légendarisation » du débat Wilberforce-Huxley n’en est qu’un exemple parmi d’autres. La réalité est moins simple. S’il y a bien eu compétition entre les institutions religieuses et laïques en matière d’éducation et de financement public, l’idée d’une « hostilité endémique entre science et religion » pourrait bien être, selon la formule de l’historien Colin Russel, « un artefact culturel, réfléchissant les tensions sociales, les aspirations et les craintes du XIXe siècle » (op. cit., p. 222).

(b) En effet, à la fin de l’année suivante, Aimé Michel se hasardera à prononcer « la fin du darwinisme ». Dans Notre existence a-t-elle un sens ? Une enquête scientifique et philosophique (Presses de la Renaissance, Paris, 2007), Jean Staune tient également qu’« il n’existe pour l’instant ni test ni expérience permettant de réfuter véritablement le darwinisme. » Reprenant une idée chère à Aimé Michel, il écrit : « C’est la science, et elle seule (…) qui a dévasté comme une tornade le paysage du matérialisme. » Selon lui, les matérialistes s’attachent au darwinisme avec, parfois, l’énergie du désespoir parce que c’est tout ce qui leur reste (p. 448). Comme son titre l’indique, cet ouvrage de synthèse, reprend et actualise certains thèmes traités par Aimé Michel dans ses chroniques.

(c ) Il s’agit de Voici l’homme au chapitre 5 de La clarté au cœur du labyrinthe, p. 149, reproduite ici le 11 mai 2009.

(d) Michel Delsol est un ferme défenseur de la théorie synthétique de l’évolution. Voir par exemple M. Delsol et J. Flatin, « Qu’est-ce qu’une grande théorie biologique ? À propos des erreurs de Michael Denton » in P. Tort, dir., Pour Darwin (PUF, 1997). Dans l’ouvrage qu’il dirige, L’origine des espèces aujourd’hui (Boubée et Association A.A.A., 1995), il critique la théorie des équilibres ponctués de Eldredge et Gould (voir La clarté note 810, p. 651) et rejette l’idée défendue par Dobzhansky que la spéciation est un évènement rapide.

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http://archives.radio-canada.ca/sciences_technologies/sciences_naturelles/dossiers/3679/

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