À l’heure du pape Léon XIV, l’Église se trouve aux prises avec les réalités d’un monde qui diffère du siècle précédent. Les préoccupations ne sont plus exactement les mêmes. Et s’il fallait s’atteler à la réécriture d’un document comme Gaudium et Spes (la Joie et l’Espérance) de Vatican II, il est évident que la perception des « signes du temps » différerait de la sensibilité des années 1960. Faudrait-il pour autant dédaigner le recours aux leçons de l’histoire contemporaine et au témoignage des personnages qui eurent à affronter les épreuves d’hier ? Sûrement pas. Non seulement parce que l’histoire est « maîtresse de vie » (Cicéron, De Oratore), mais aussi parce que nous sommes toujours tributaires des maîtres qui s’employèrent à éclairer les défis de leur temps, ne serait-ce que ceux qui s’imposèrent aux Pères conciliaires de Vatican II.
Nous évoquions la semaine dernière la figure du Père Joseph de Tonquédec. Celle du cardinal Charles Journet, que l’historien Philippe Chenaux rappelle dans une étude précise, en paraît assez éloignée, bien que les deux théologiens soient quasi contemporains. Mais le contraste entre leurs positions et leurs problématiques pourrait nous aider à saisir de façon plus approfondie l’héritage dont nous sommes tributaires. Entre le Français et le Suisse, il y a déjà la différence d’appartenance qui n’est pas sans conséquence sur leur orientation intellectuelle. La cohabitation entre protestants et catholiques à l’intérieur de la Confédération helvétique impose un souci œcuménique, alors que l’on est encore loin d’en mesurer les dimensions. La neutralité suisse permet d’envisager autrement les relations internationales, à l’abri d’un affrontement direct et avec la possibilité de penser plus librement certaines questions, comme celle de l’antisémitisme et du mystère d’Israël.
L’amitié avec Jacques Maritain
Par ailleurs, Charles Journet nous est connu par son amitié avec le philosophe Jacques Maritain. Une proximité qui n’abolit pas certaines nuances mais qui nous permet de comprendre comment une appartenance commune à la lignée de saint Thomas d’Aquin offre des armes précieuses pour parvenir à une meilleure appréhension de la doctrine chrétienne et pour discerner l’insertion de cette doctrine dans la réalité d’un monde avec ses institutions et ses idéologies. Ainsi en va-t-il de la liberté religieuse, concept récusé au XIXe siècle, mais rendu inévitable alors que les États chrétiens ont laissé la place à un pluralisme idéologique problématique.
Du panorama dressé par Philippe Chenaux, c’est le dernier volet qui nous retient le plus, celui de la présence du théologien, fût-elle tardive, à Vatican II et à ses mises au point rigoureuses dans la crise postconciliaire. Proche de Mgr Jean-Baptiste Montini, qui allait devenir Paul VI, c’est en pleine connaissance de cause que Charles Journet entrerait dans le collège cardinalice. Le Pape avait besoin de sa présence, tant il appréciait son orientation doctrinale et la sûreté de ses jugements.
La crise qui suivit le concile démentait un certain optimisme maritanien qu’avait partagé Montini sur l’évolution de la modernité. Mais il fallait bien constater que le printemps promis était démenti par les faits. Ainsi Journet adhérait-il de toutes ses forces au cri d’alarme lancé par Jacques Maritain dans Le Paysan de la Garonne. « Même lumière, l’Évangile ; même souci, la tragédie spirituelle ; même solution, la sainteté de la charité. Moins de richesse sans doute, de plénitude et de sérénité ; une teinte d’angoisse, voire de détresse. »
