Devant l’éclatant tableau de Fra Angelico intitulé Le Couronnement de la Vierge, une question vient naturellement à l’esprit des spectateurs : où cette scène extraordinaire est-elle rapportée dans l’Écriture ? La réponse est « nulle part ». Il ne s’agit pas d’une « scène de la vie de la Vierge », à la différence de la Visitation, de l’Annonciation, des Noces de Cana ou de la station à la Croix. Jésus de Nazareth n’a pas, ici-bas, posé une couronne sur la tête de sa mère. Au demeurant, si vous observez bien le tableau, vous verrez que la scène se passe au Ciel, le public de ce sacre étant constitué exclusivement d’anges et d’élus, autrement dit de la « cour céleste ». Nul n’a été témoin parmi nous d’un tel sacre.
Une vérité théologique ?
Mais alors, d’où vient donc cette assurance avec laquelle des générations de peintres ont représenté comme un événement ce qui ne figure dans aucun récit canonique ? Pure licence artistique, image pieuse sans contenu doctrinal – ou vérité théologique méritant d’être prise au sérieux ? Là aussi, la réponse est certaine : vérité théologique. Car si la scène est évidemment symbolique, et non historique, elle repose toutefois sur une donnée solide : la royauté de Marie. La Tradition, les Pères et la liturgie en attestent qui, depuis l’Antiquité, attribuent le titre de Reine à la Mère de Dieu. Les fidèles y sont habitués, qui chantent tout au long de l’année le Regina caeli, le Salve Regina et l’Ave Regina caelorum. Mais l’habitude, me direz-vous, ne fait pas une démonstration. Essayons donc d’aller au fond des choses.
Pourquoi, et en quel sens, la Vierge Marie devrait-elle être « reine » ? Eh bien d’abord pour une raison simple, qui est qu’elle est la mère du Roi des rois : « Tu deviendras enceinte, et tu enfanteras un fils, et tu lui donneras le nom de Jésus. […] Le Seigneur Dieu lui donnera le trône de David, son père. Il règnera sur la maison de Jacob éternellement, et son règne n’aura point de fin » (Lc 1, 30 sq.). Étant mère du roi, elle bénéficie tout naturellement, par analogie avec les monarchies terrestres, du titre de « reine-mère » ! Ce statut particulier existait d’ailleurs dans la monarchie davidique, comme on peut le voir au premier livre des Rois, quand Salomon place sa mère Bethsabée sur un trône à la droite du sien (1 R 2, 19). Comme l’écrit saint Jean Damascène : « Elle est vraiment devenue la Souveraine de toute la création au moment où elle devint Mère du Créateur » (De fide orthodoxa, livre IV, ch. 14). On pourrait toutefois contester la rigueur de cette analogie, car Marie – à la différence de Catherine de Médicis ou Anne d’Autriche – n’était pas reine avant que son Fils ne le devienne…
Libre participation à la Rédemption
Ce qui nous conduit à la deuxième raison, sans doute plus fondamentale : Marie est devenue reine en même temps que son Fils, parce qu’elle a participé librement à son œuvre rédemptrice : « Comme le Christ pour nous avoir rachetés est notre Seigneur et notre Roi à un titre particulier, écrivait le grand jésuite Suarez, ainsi la Bienheureuse Vierge est aussi notre Reine et Souveraine à cause de la manière unique dont elle contribua à notre Rédemption, en donnant sa chair à son Fils et en l’offrant volontairement pour nous, désirant, demandant et procurant notre salut d’une manière toute spéciale » (De mysteriis vitae Christi, disp. XXII, sect. II). C’est là l’argument que Pie XII mit particulièrement en valeur dans son encyclique Ad caeli Reginam, par laquelle il institua la Fête de la bienheureuse Vierge Marie Reine, en 1954. C’est donc moins par droit de nature que par droit de conquête, comme on dit, que Marie est reine avec son Fils.
Mais il faut ici faire très attention. Toute la théologie chrétienne repose sur l’affirmation qu’il n’y a qu’un seul médiateur entre Dieu et les hommes, le Christ Jésus (1 Tm 2, 5). Peindre une reine couronnée à ses côtés, n’est-ce pas ouvrir la porte à une bicéphalie du Royaume ? La théologie elle-même a reculé devant certaines formulations, comme récemment le mot de « co-rédemptrice », un temps envisagé dans les travaux préparatoires de Vatican II avant d’être écarté du texte final de Lumen gentium, précisément parce qu’il risquait de suggérer une causalité coordonnée – deux causes de même rang agissant ensemble – plutôt qu’une causalité subordonnée.
Avec lui mais pas à côté
La solution tient en une formule à garder constamment présente : Marie règne sub Christo et cum Christo, jamais iuxta Christum – sous le Christ et avec lui, jamais à côté de lui, en position d’égalité. C’est exactement le schéma que la métaphysique de saint Thomas applique aux causes secondes créées : Dieu, cause première, ne partage pas la causalité avec ses créatures comme dans un jeu à somme nulle où il perdrait ce qu’il leur cède ; il les fonde si totalement qu’elles sont pleinement causes sans rien lui retirer. Lumen gentium applique ce même schéma à Marie lorsque la constitution conciliaire affirme que sa fonction maternelle envers les hommes ne provient d’aucune nécessité objective, mais découle de la surabondance des mérites du Christ, dont elle dépend totalement. C’est cette dépendance totale, et non un partage du trône, que le peintre traduit lorsqu’il montre le Christ lui-même posant la couronne.
Un dernier trait donne à cette royauté sa profondeur théologique – et à la scène peinte sa pleine signification : c’est le règne de Marie sur les Anges. On pourrait s’en étonner, attendu que les esprits purs sont ontologiquement supérieurs aux hommes ; mais il se trouve que Marie, qui leur est inférieure dans l’ordre de la nature, leur est supérieure dans l’ordre de la grâce, du fait de son rôle dans l’économie du Salut. Ainsi les séraphins et les chérubins, dans toute leur gloire, doivent-ils s’incliner devant cette humble fille de Sion.
Le couronnement, donc, n’eut jamais lieu. Mais ce qu’il met en scène est bien réel : une royauté non métaphorique, entièrement reçue, qui, précisément parce qu’elle est intégralement seconde, ne diminue en rien l’unique royauté du Christ. Le peintre figure un geste quand la théologie ne connaît qu’un état – mais c’est la même vérité que l’un montre et que l’autre énonce : la reine ne siège que parce que le roi règne ; elle n’a pas d’autre trône que celui qu’il lui donne.