Le 8 juin, les députés ont entamé la troisième lecture de la proposition de loi sur l’euthanasie. Le Québec, que vous connaissez bien, l’a déjà légalisée. Quel enseignement en tirez-vous ?
Mathieu Bock-Côté : Le Québec est un cas d’école. Au départ, on nous a présenté « l’aide à mourir » comme une exception destinée à quelques situations tragiques et sans espoir de guérison. Mais très vite, les critères initiaux ont été remis en cause. Une fois le principe admis, chaque restriction apparaît arbitraire. De nouvelles exceptions sont alors revendiquées, puis d’autres encore. On a étendu le dispositif aux souffrances psychologiques, et demain ce sera à la dépression. Ce qui devait rester exceptionnel tend à devenir un droit général. Nous assistons à une dynamique d’extension permanente. Dès lors qu’on autorise l’euthanasie, sous ce nom ou sous un autre, et qu’on la fait sortir de la zone grise où elle se trouvait, on la transforme en droit qui se généralisera.
Quel rôle l’Église devrait-elle jouer dans ce débat ?
Au Québec, elle s’est contentée de réserves discrètes, d’une déploration de cette évolution considérée comme inéluctable… En France, l’Église me semble plus structurée. Elle doit rappeler la finitude humaine. Notre époque entretient l’illusion que l’homme peut devenir maître absolu de son existence, y compris de sa naissance et de sa mort. Or il existe une part de mystère et de transcendance que nous ne pouvons pas abolir. L’Église a mission de rappeler que la dignité humaine ne dépend ni de la performance, ni de l’autonomie, ni de l’utilité sociale. Elle doit proposer une parole forte sur la vulnérabilité et sur le sens de la vie humaine jusque dans ses derniers instants. Mais la pente nihiliste est là. Cela dit, ce débat peut se mener sans le détour par la foi : à la simple lumière d’une anthropologie de la finitude, on devrait pouvoir afficher ses réserves devant ce projet, et marquer son opposition.
L’Assemblée nationale – encore – vient d’adopter à l’unanimité une proposition de loi renforçant le contrôle des établissements privés. Comment interprétez-vous ce vote ?
La mise sous tutelle de l’enseignement libre révèle une vieille tentation étatiste : contrôler tous les circuits de socialisation. Or, l’école privée se dérobe aux circuits officiels : elle prend le risque de transmettre des valeurs ou une philosophie qui divergent du discours dominant. Dès lors, la technocratie multiplie les contrôles avec l’espoir, à terme, d’abolir cette dissidence. Cela passe par le contrôle des programmes, la mixité scolaire forcée, le dénigrement public… Le but ultime est de détruire l’école privée pour aligner toute la socialisation culturelle sur l’idéologie dominante de l’État.
Le vote unanime des députés ne me surprend pas. Toutes les forces politiques trouvent de mauvaises raisons pour justifier ce contrôle. La droite l’accepte par peur des écoles islamistes. La gauche réactive sa vieille aversion pour l’école catholique. C’est tragique, car ces écoles transmettent à leurs élèves un legs culturel nécessaire à la continuité historique. Que resterait-il, sans ce legs, de la France en tant que patrie ?
La transmission de la culture n’est-elle pas aussi mise en danger par un mauvais usage de l’intelligence artificielle – que Léon XIV appelle à « désarmer » ?
L’IA constitue la grande question du XXIe siècle. Nous savons confusément que nous vivons une révolution technologique majeure, mais nous n’en mesurons ni le terme, ni la portée. Nous pressentons qu’un déclassement de la « bête humaine » devient possible dans de nombreux domaines : l’intelligence artificielle transformera profondément notre rapport au travail, à la connaissance et peut-être même à l’humanité. Je ne suis donc pas surpris que le Pape y ait consacré sa première encyclique. Non pour proposer une expertise technique, mais pour éclairer les enjeux anthropologiques et spirituels de cette mutation. Nous avons besoin d’une réflexion sur la nature humaine elle-même. D’une lumière métaphysique.
Et l’Église est « experte en humanité »…
Le christianisme est par excellence la religion de l’Incarnation. Or, derrière l’IA, se profile une tentation moderne : celle de la désincarnation. L’un des grands fantasmes de la modernité consiste à vouloir arracher l’homme à toutes les réalités qui le constituent : son corps, son sexe, sa culture, sa filiation, son héritage. Depuis plusieurs décennies, nous assistons à une forme de désincarnation progressive de l’homme, qui rêve de s’affranchir de sa condition biologique. Le transhumanisme – que Léon XIV évoque dans son encyclique – représente l’aboutissement logique de cette tendance. Face à cette tentation, le christianisme rappelle une vérité fondamentale : nous sommes des êtres de chair, inscrits dans une histoire. Notre humanité n’est pas un accident dont il faudrait se libérer. Elle est notre condition même.
Dans votre livre, vous affirmez que le péché originel constitue une donnée fondamentale de la pensée politique. Pourquoi ?
Parce qu’il pose une question cruciale : le mal est-il dans le cœur de l’homme ? Si l’on répond non, on est naturellement tenté de croire que les problèmes humains proviennent exclusivement des structures sociales. Il suffit alors de transformer ces structures pour faire advenir une société parfaite. Si l’on répond oui, on comprend que le mal ne disparaîtra jamais complètement. Cela ne conduit pas au désespoir, mais à la prudence. Le péché originel protège contre les utopies politiques. La droite sait que l’homme porte simultanément en lui la possibilité du bien et celle du mal. Nous sommes délivrés de l’illusion du salut séculier. Chaque fois qu’un régime prétend instaurer le paradis sur terre, il finit généralement par fabriquer l’enfer. Briser les structures traditionnelles ne libère pas la bonté originelle de l’homme mais un chaos destructeur. Il faut toujours distinguer la Cité de Dieu et la Cité des hommes. Le bien terrestre se construit par améliorations progressives, en refusant la politique de la table rase. Je crois aux progrès possibles de la civilisation. Je crois aux institutions, aux traditions, aux habitudes morales qui permettent aux hommes de mieux vivre ensemble. Mais je ne crois pas à la rédemption de l’humanité par la politique.
Peut-on être pleinement chrétien tout en étant un patriote « charnel » ? L’attachement à l’identité nationale est-il compatible avec l’universalisme chrétien ?
Ce débat m’exaspère au plus haut point ! Être chrétien, ce n’est pas renier sa patrie. Nous naissons sur une terre, nous nous inscrivons dans une histoire particulière, dans une culture originale. C’est précisément ce que nous rappelle l’Incarnation ! L’universalisme chrétien n’abolit pas ces réalités. Il ne consiste pas à effacer les peuples. Il rappelle simplement que chaque peuple participe d’une humanité commune. D’ailleurs, beaucoup redécouvrent aujourd’hui le christianisme en remontant aux sources de leur civilisation. Ils comprennent que derrière la culture se trouvait un culte, derrière l’identité collective une inspiration spirituelle.
Votre livre s’intitule Le Pessimiste joyeux. Où trouvez-vous l’espérance ?
Je sais bien ce qu’est la joie ! Mais qu’est-ce que l’espérance ? Pour les chrétiens, il existe évidemment une espérance théologale qui dépasse l’histoire. Mais, même sur le plan terrestre, il y a une raison d’espérer : le monde demeure digne d’être habité et transmis. Les hommes continuent d’aimer, d’éduquer leurs enfants, de bâtir, de chercher la vérité. L’homme de 40 ans, dit Péguy, « a naturellement un fils de 14 ans. Or il n’a qu’une pensée, c’est que son fils soit heureux. » Nous traversons une période de grandes turbulences où beaucoup de choses se décident. Une civilisation ne meurt pas seulement parce qu’elle est vaincue par une force extérieure. Elle meurt lorsqu’elle cesse de croire à la légitimité de son propre héritage. Finalement, l’espérance se cultive. Elle est dans la volonté de transmettre ce que nous avons reçu, en sachant que nous ne sommes ni les premiers, ni les derniers occupants du monde.
Jean-Luc Mélenchon a récemment lancé sa campagne lors d’un meeting devant la basilique de Saint-Denis. Ce choix vous semble-t-il significatif ?
Jean-Luc Mélenchon sait parfaitement ce que représente la nécropole des rois de France. Il s’inscrit dans une vision révolutionnaire de l’histoire. Son choix n’est pas accidentel, c’est un geste de conquête symbolique. Lorsqu’on prétend inaugurer un monde nouveau, on ne choisit pas un lieu neutre : on s’empare d’un lieu chargé d’histoire pour lui donner un sens nouveau. Mélenchon se présente comme celui qui transmet le flambeau à ce qu’il appelle la « Nouvelle France ». Il en est le héraut. Dans cette perspective, Saint-Denis devient le théâtre d’un basculement symbolique, où « l’ancienne » France cède la place à la nouvelle. Même si cette influence ne s’exerce plus comme autrefois, le catholicisme demeure la matrice culturelle, spirituelle et anthropologique du pays : la France a été façonnée par le christianisme. C’est cet héritage que veut liquider Jean-Mélenchon. Il poursuit la geste révolutionnaire entamée en 1789.
La violence contamine aujourd’hui l’expression politique. Un débat serein est-il possible ?
Nous sommes entrés dans un moment de refondation et de décision, et non plus de délibération assagie. Nous ne faisons pas d’illusion. Il n’y aura pas de débat serein face aux adeptes de la table rase, face aux partisans de la submersion migratoire, face à la censure qui se généralise, face à la négation du propre de l’homme. Face à cela, on ne débat plus : on combat. En rejetant évidemment la violence et la censure juridique de l’adversaire – mais on combat. Pour restaurer l’esprit démocratique, la souveraineté du peuple, l’identité nationale et rompre définitivement avec une définition purement administrative de la nationalité. Il n’est plus temps de tendre l’autre joue dans l’espoir de se faire respecter.
Mais comment restaurer le bien commun dans une société de plus en plus fragmentée ?
J’irais jusqu’à dire que nous ne sommes même plus à l’étape du bien commun. Nous sommes à l’étape de la sauvegarde du commun. Les conditions mêmes de l’existence collective sont fragilisées : la transmission culturelle, la continuité historique, les références communes, le sentiment d’appartenance. Avant de discuter du bien commun, il faut préserver ce qui nous permet encore de former un peuple. L’urgence est de consolider nos assises identitaires et politiques : assurer la cohérence culturelle, maintenir la continuité historique. Ce serait déjà un bon début.
Le Pessimiste joyeux, Mathieu Bock-Côté, avec Laurent Dandrieu, Fayard, avril 2026, 264 pages, 21,90 €.