Le débat sur le thème de l’identité chrétienne et de l’Évangile n’est sûrement pas près de se clore. Récemment, La Croix publiait un dossier spécial intitulé « Ces identitaires qui deviennent catholiques », à la tonalité extrêmement négative à l’égard des jeunes gens qui se rapprochent de l’Église à la suite d’une démarche personnelle qui les a amenés à une prise de conscience d’appartenance historique jusqu’au christianisme, ce dernier d’évidence à l’origine de leur culture française. Y a-t-il danger de repli à l’encontre de la dimension universelle de l’Église ? C’est du moins la certitude des auteurs du dossier, qui contestent vivement l’appartenance des nouveaux venus à une sensibilité de droite, voire d’extrême droite.
Nécessaires médiations
Il s’agirait donc d’un différend notamment à caractère politique, marquant l’aversion des rédacteurs du journal pour cette sensibilité. Encore faudrait-il avoir le courage de préciser quelle est la préférence que l’on adopte sur ce terrain et qui réclamerait, elle aussi, un discernement sérieux quant à sa compatibilité avec les exigences de la morale chrétienne.
Mais si l’on se situe exclusivement sur le terrain religieux, celui de la foi et de l’Évangile, il conviendrait aussi d’examiner en quoi le christianisme peut s’incarner dans les réalités temporelles. Certes, pour reprendre les grandes distinctions pascaliennes, l’ordre de la charité détient la primauté. Il n’abolit pourtant pas les deux autres ordres, celui des corps et celui des esprits qui ont leurs exigences propres.
On peut concevoir que les prêtres et ceux qui sont liés par les vœux religieux occupent une position particulière dans la société, qui leur permet de se vouer plus complètement à l’ordre de la charité. Mais tous les autres qui, par définition, sont voués aux tâches temporelles ne peuvent s’abstraire des médiations nécessaires. On peut avoir l’impression, à lire certains, que le christianisme devrait nous contraindre à nous identifier à l’Arche, ce mouvement fondé en 1948 par Lanza del Vasto, un chrétien qui voulut transposer l’esprit pacifique de Gandhi avec un modèle social (l’ashram) à l’abri des contraintes d’une modernité technicienne et consommatrice. Mais, dans ce cas de figure, toutes les médiations paraissent impossibles. Qu’en est-il, par exemple, de la condition d’un policier, dont la rude tâche l’amène à se confronter à des émeutiers qui ne lésinent pas sur les provocations violentes. La condition du policier serait donc inconciliable avec une appartenance chrétienne ?
Plus généralement, c’est la médiation politique qui se trouve en cause. Il y eut une époque, au siècle précédent, où tout un débat avait eu lieu sur « la politique tirée de l’Évangile ». Préoccupation pleinement justifiée si elle ne fait pas l’économie des médiations. Une nation ne se gouverne pas comme un ashram. Peut-être serait-il plus pertinent de parler de la modification chrétienne du politique. Modification qui n’abolit pas l’objet propre qu’est la conduite de la Cité. Mais il s’agit plutôt des qualités requises de l’agent politique qui se veut fidèle à l’Évangile. C’est fort de ces qualités qu’il peut affronter tout l’espace voué au bien commun.
Faut-il rappeler cette page de l’Évangile (Mt 8, 5-13) où le Christ accueille un centurion, donc un militaire de l’armée romaine, qui vient le supplier de guérir son serviteur malade ? Loin de l’écarter en raison du métier des armes et de sa non-appartenance au peuple hébreu, le Seigneur proclame qu’il n’a jamais trouvé pareille foi en Israël. Ne peut-on pas discerner dans cet épisode la possibilité de mettre en cohérence, même difficile, le temporel et l’ordre de la charité ?