Le Bernin, la foi gravée dans le marbre - France Catholique
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Le journal de la semaine

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Le Bernin, la foi gravée dans le marbre

Il a largement façonné le visage de Rome. Mais c’est grâce à son association avec le pape Urbain VIII que le Bernin a donné les preuves les plus éclatantes de son génie, au service de la foi catholique.
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L’Extase de sainte Thérèse, le Bernin, entre 1645 et 1652, chapelle Cornaro de l’église Sainte-Marie-de-la-Victoire, Rome. © Adobe Stock / Mistervlad

« C’est un grand bonheur pour vous, Cavalier, que le cardinal Maffeo Barberini soit fait Pape, mais c’est un bien plus grand bonheur pour nous que le Cavalier Bernin vive sous notre pontificat. » Le 6 août 1623, jour même de son élection au trône pontifical, Urbain VIII saluait par ces mots celui avec qui il s’apprêtait à nouer une collaboration d’une fécondité exceptionnelle au service de la foi et de la papauté : Gian Lorenzo Bernini, le Bernin ou Bernin de ce côté-ci des Alpes. Pour tous, ce sculpteur de 25 ans était déjà l’homme qui donnait vie au marbre, y imprimant la souplesse des chairs et la volatilité des tissus, comme en témoigne son prodigieux Pluton et Proserpine, à la Galerie Borghèse. Il ne faudrait guère de temps pour reconnaître dans l’artiste, également architecte, peintre et décorateur, le Michel-Ange du XVIIe siècle.

Maître du baroque italien

C’est précisément aux liens qui unirent le Bernin et Urbain VIII qu’est consacrée l’exposition « Bernin et les Barberini » qui se tient à Rome jusqu’au 14 juin, au palais Barberini. Elle raconte comment la conjonction d’un génie artistique et d’une volonté religieuse donna corps au baroque, art catholique par excellence, dont Rome serait le théâtre. Elle évoque aussi, en filigrane, l’artiste chrétien que fut le Bernin, de ceux auxquels le concile de Trente avait recommandé de présenter aux fidèles des modèles doctrinaux clairs, propres à réaffirmer tout ce que les protestants niaient depuis Luther : la présence réelle du Christ dans l’Eucharistie, l’importance de la Vierge Marie dans l’économie du Salut, le culte des saints, la primauté du Pape.

Sitôt son avènement, Urbain VIII confie à Bernin la restauration de Sainte-Bibiane, cette basilique miniature aujourd’hui blottie contre les voies de la gare Termini. L’artiste sculpte une statue raffinée de la vierge martyrisée sous Dioclétien. Mais l’expression de ravissement qui anime son visage est résolument nouvelle. Gian Lorenzo sait que la vénération des saints par le peuple chrétien selon les enseignements de la Réforme catholique implique de s’identifier à eux. Or, depuis que ses restes ont été retrouvés en mars 1624, Bibiane est une sainte familière aux fidèles romains. En proposant à travers elle une représentation concrète de la vision de Dieu, but de toute vie chrétienne, il fait de sa statue une invitation vibrante à l’imiter, selon un modèle qu’il développera dans le sens d’une recherche mystique toujours plus profonde.

L’autre chantier du pontificat d’Urbain VIII est la décoration de la nouvelle basilique Saint-Pierre, inaugurée en 1626. Animé d’une audace inouïe, Bernin fait creuser les quatre piliers de la coupole pour y édifier autant de chapelles contenant les reliques les plus précieuses de la chrétienté. Il sculpte le monumental Saint Longin, le centurion de la croix, saisi dans la fulgurance de sa conversion. Il imagine un monument unique en son genre : le baldaquin de bronze, haut de plus de 28 mètres, qui surplombe l’autel pontifical. Un véritable exploit où l’infiniment lourd se fait architecture éphémère et ondulante, qui occupe sans l’occulter un espace immense, à l’aplomb de la coupole.

Au service de la basilique

Jusqu’à la mort d’Urbain VIII en 1644, Bernin travaille à son service presque exclusif. Surtout, sa sculpture sera désormais essentiellement religieuse. Achevée en 1651 pour Innocent X Pamphili, sa fontaine des Quatre-Fleuves, place Navone, représente les quatre continents sous la forme de géants juchés sur un monticule rocheux d’où jaillissent un bestiaire et une flore exotiques. Mais la colombe, à la fois emblème de la famille Pamphili et symbole du Saint-Esprit qui couronne l’obélisque coiffant le tout, ne laisse aucun doute sur le sens religieux du monument : il s’agit bien d’une métaphore du triomphe de la foi à travers le monde connu, qui réinterprète à frais nouveaux l’iconographie médiévale des quatre fleuves du Paradis.

De tous ses groupes sculptés, c’est L’Extase de sainte Thérèse, achevé en 1652 pour la chapelle Cornaro de l’église Sainte-Marie-de-la-Victoire, qui exprime le mieux l’essence de la sculpture religieuse de Bernin. La statue de la réformatrice du Carmel est placée dans un édicule à colonnes éclairé par une ouverture invisible pratiquée à son sommet. Sur les murs latéraux, Bernin a représenté huit membres de la famille Cornaro discutant ou méditant l’événement offert à leur contemplation sur la scène de ce petit théâtre baroque. Cet événement, c’est la traduction sculptée du chapitre 29 du Livre de la vie, l’autobiographie de la sainte espagnole, qui décrit sa transverbération, expérience mystique au cours de laquelle son cœur fit l’objet d’un transpercement spirituel sous l’effet de l’amour divin.

La vision béatifique

Aujourd’hui, les visiteurs admirent le foisonnement prodigieux des drapés qui enveloppent les deux personnages à mi-chemin entre ciel et terre, au point de sembler modelés dans de la cire. Mais le véritable exploit du maître consiste, en suivant à la lettre la vision de la sainte, à avoir rendu le sentiment religieux le plus élevé qui soit – la vision béatifique – tout en soumettant le spectateur à l’expérience spirituelle en train d’advenir sous ses yeux. Parce qu’il sait que l’homme est un être de pesanteur, Bernin a mobilisé les ressources de son art, en empruntant aussi au théâtre, pour favoriser sa montée vers une réalité ordinairement invisible.

Toute son œuvre religieuse manifeste une tension vers la vision béatifique, comme le prouve encore le Salvator mundi, sculpté un an avant sa mort en 1680, à 81 ans. Exposé dans l’église Saint-Sébastien-hors-les-Murs, sur la Via Appia, ce buste du Christ, plus grand que nature, est empreint d’une noblesse ineffable. De sa main levée, il semble bénir le vieillard qui, parvenu au seuil de la mort après avoir régné sans partage sur Rome pendant un demi-siècle, lança une dernière fois ses mains épuisées à l’assaut de la matière pour y exprimer, dans un acte de pure dévotion, le sens de tout son art et son souhait le plus cher : « Je veux voir Dieu. »

Bernini e i Barberini. Palazzo Barberini, Rome. Jusqu’au 14 juin.
barberinicorsini.org