Avant de monter vers le Père, le Christ ressuscité promet à ses disciples : « Vous recevrez une force, celle du Saint-Esprit qui descendra sur vous. Vous serez alors mes témoins à Jérusalem, dans toute la Judée et la Samarie, et jusqu’aux extrémités de la terre » (Ac 1, 8). La diffusion de l’Évangile jaillit donc du cœur même de la Trinité, là où le Père envoie le Fils et où tous deux envoient l’Esprit Saint pour que le monde vive. Elle n’est pas une option parmi d’autres pour l’Église : elle est sa raison d’être, inscrite dans sa nature la plus profonde.
Dans le discours d’adieu après la Cène (Jn 14 à 16), le Christ multiplie les promesses concernant le Paraclet : « Quand viendra le Défenseur, que je vous enverrai d’auprès du Père, l’Esprit de vérité qui procède du Père, il rendra témoignage en ma faveur. Et vous aussi, vous témoignerez » (Jn 15, 26-27). Témoignage divin et témoignage humain sont étroitement imbriqués : l’Esprit Saint ne remplace pas la parole confiée à l’Église mais en est l’âme intérieure, qui la garantit et la rend féconde. Déjà dans l’Ancien Testament, la nuée lumineuse – la Shekinah – manifestait la présence de Dieu au milieu de son peuple. De même l’Esprit Saint, présence invisible mais lumineuse du Christ ressuscité, guide l’Église dans le monde.
L’expansion de l’Église
La Pentecôte inaugure l’expansion de l’Église. Il est significatif que les Actes des Apôtres – que les Pères de l’Église ont parfois appelés l’« évangile du Saint-Esprit » – débutent par là. Le discours de Pierre (Ac 2, 14-41), prononcé dans des langues comprises par des hommes de toutes nations, est une figure de l’universalité missionnaire : contrairement à Babel où les langues avaient été dispersées, la Pentecôte réconcilie les peuples dans une même écoute de la Bonne Nouvelle.
Pour tout catholique, la confirmation est comme une « Pentecôte personnelle ». En recevant l’onction du Saint-Esprit, le baptisé reçoit une grâce de perfection mais aussi une responsabilité : être témoin du Christ dans le monde. « Ils sont ainsi davantage obligés de répandre et de défendre la foi par la parole et par l’action en vrais témoins du Christ », affirme le Catéchisme (n°1285). Cette députation n’est cependant pas solitaire : c’est en tant que membre du Corps du Christ, et non comme individu isolé, que le chrétien est envoyé. L’Esprit Saint reçu au baptême et à la confirmation est le même qui anime l’Église tout entière et rend son témoignage fécond.
Un Dieu missionnaire par essence
La théologie médiévale a formulé un principe d’une grande portée : le bien est par nature « diffusif de soi » – ce qui est bon tend, par sa nature même, à se communiquer, à se répandre. Appliqué au mystère de Dieu, ce principe éclaire la Trinité : l’amour mutuel du Père et du Fils, éternellement tournés l’un vers l’autre dans leurs relations de paternité et filiation, se répand en l’Esprit Saint. La mission du Fils et de l’Esprit, puis de l’Église dans le monde, est le prolongement ad extra de cette dynamique intérieure. C’est pourquoi le pape François rappelle que l’Église est par essence « en sortie » (Evangelii gaudium, 2013) : pas par stratégie, mais par fidélité à ce qu’elle est.
La logique du bien diffusif est donc celle de l’Esprit Saint lui-même, le Donateur par excellence, qui ne retient rien. Tout chrétien habité par l’Esprit est porté par une même dynamique de diffusion gratuite : l’évangélisation n’est pas un fardeau imposé mais la manifestation naturelle d’une surabondance intérieure – à condition que cette vie spirituelle existe vraiment, qu’elle soit entretenue et approfondie.
Le Saint-Esprit, âme de toute évangélisation
L’Esprit Saint est donc « l’agent principal de l’évangélisation » (Paul VI, Evangelii nuntiandi, 1975). L’Église n’évangélise pas par ses propres forces : c’est l’Esprit qui enseigne à travers elle. Lorsque saint Paul s’écrie « Malheur à moi si je n’évangélise pas ! » (1 Co 9, 16), il exprime cette pression intérieure de l’Esprit qui, une fois accueilli, ne laisse pas en repos. « Le principe efficace de la mission est l’Esprit Saint », écrivait Jean-Paul II : présent avant même la réception explicite de l’Évangile, il prépare les cœurs et suscite le désir de Dieu.
Dans les Actes des Apôtres, ce primat de l’Esprit est constamment mis en évidence. C’est lui qui pousse Philippe vers l’eunuque éthiopien, qui conduit Pierre chez Corneille, qui désigne Barnabé et Saul pour la mission, qui oriente Paul vers la Macédoine… Il est le principal protagoniste des origines de l’Église : une Personne divine envoyée pour nous guider, et envoyer à notre tour.
L’Esprit Saint souffle où règne la prière
L’Église a donc reçu le devoir d’enseigner toujours et partout l’Évangile, et ne s’est jamais lassée de s’y employer depuis la Pentecôte. Mais la « nouvelle évangélisation » à laquelle appellent les papes depuis Jean-Paul II répond à un constat douloureux : des sociétés entières, longtemps pénétrées de la sève évangélique, se sont déchristianisées. Face à ce défi, l’Église ne peut répondre que par l’annonce renouvelée, dans la force de l’Esprit Saint, de l’Évangile éternellement nouveau. Le pape François rappelle que cette mission est inséparable de la joie : « La joie de l’Évangile remplit le cœur et toute la vie de ceux qui rencontrent Jésus. »
L’Église porte donc l’évangélisation comme une responsabilité sacrée : l’expression de sa nature même. L’évangélisation n’est pas d’abord une technique ou une maîtrise, mais le fruit d’une vie, qui n’est authentiquement missionnaire que dans la mesure où elle est enracinée dans la communion de l’Église, nourrie par ses sacrements et accordée à sa foi. Un témoignage coupé de ce Corps vivant s’expose à ne refléter que lui-même. C’est dans l’Église et par l’Église, portée par l’Esprit Saint qui est son âme, que la Bonne Nouvelle germe et fructifie. Il souffle là où règnent la prière, l’unité dans la charité et la disponibilité intérieure. Pour embraser le monde, l’Église doit d’abord se laisser consumer par Celui qui seul convertit les cœurs.
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