Parlant de la Révolution, Joseph de Maistre disait : « Ce n’est pas un événement, c’est une époque. Nous en avons peut-être pour deux cents ans. » Lors de son bicentenaire en 1989, les historiens ont mis beaucoup de choses au point et ont désacralisé le mythe. Il n’en demeure pas moins qu’elle reste la référence de l’époque moderne, non seulement en France mais aussi dans le monde. Par les guerres, elle s’étendit à toute l’Europe. Elle fut la matrice de la Révolution russe et demeure l’inspiratrice de tout ce qui se dit, aujourd’hui, démocratique.
Elle ne fut pas seulement l’avènement d’un régime ou d’une nouvelle forme d’État avec le remplacement du roi par la République : elle se voulait bien l’avènement d’un monde nouveau d’où naîtrait un homme nouveau. Seule cette volonté de tout changer pour faire advenir une ère nouvelle peut expliquer les torrents de sang qu’elle a fait couler.
L’un de ses artisans les plus célèbres, Maximilien de Robespierre, commença pourtant sa carrière de jeune avocat au barreau d’Arras par un réquisitoire contre la peine de mort, dont Robert Badinter reprendra des arguments dans son discours à l’Assemblée nationale, en 1981. Cet adversaire de la peine de mort devint pourtant un utilisateur sans égal de la guillotine à laquelle il condamna jusqu’à ses meilleurs amis. Anatole France, dans un roman célèbre Les dieux ont soif, a brillamment montré le mécanisme psychologique qui fait de son héros, le jeune et délicat Évariste Gamelin, un impitoyable pourvoyeur de la guillotine par son seul désir de renouveler l’humanité. La Révolution inventa la Terreur, qui laissa des traces dans le monde entier et qui est encore aujourd’hui la justification de tous les terrorismes.
Contre une Europe unie
Le but immédiat de cette Révolution était de faire échouer ce que les politiques du XVIIIe siècle avaient essayé de bâtir : une Europe unie, chrétienne, civilisée, dont l’ordre et la prospérité reposaient sur l’alliance des deux maisons qui longtemps s’étaient opposées : la maison de France et la maison d’Autriche. L’Angleterre avait mis tous ses efforts diplomatiques pour empêcher cette unité continentale qu’elle trouvait menaçante, alors que la Révolution, elle, visait plus loin à la destruction de l’ordre chrétien. Tous les abus et faiblesses de cet ordre furent exploités non pour les corriger mais pour les utiliser en vue du grand chambardement.
Le thème de l’ère nouvelle s’est imposé et demeure. La Révolution toucha à tous les éléments du corps social et la violence lui conféra un caractère quasi sacré. Tous les systèmes politiques postérieurs ont été marqués par les traits de cette époque. On y voit l’utilisation d’éléments de notre patrimoine, notamment Rome et Athènes, mais non plus comme une préparation à l’unité sociale et religieuse mais au contraire dans une visée anti-chrétienne et parfois même dans un dérisoire effort de restauration du paganisme. Les persécutions contre les congrégations religieuses, les prêtres fidèles à Rome et les fidèles eux-mêmes n’ont pas d’autre explication que cette haine anti-chrétienne. Le martyre de la Vendée, de Lyon, du Midi catholique, de la Bretagne et de nombreuses autres provinces fut le malheureux révélateur de cet esprit auquel Joseph de Maistre donnait « ce nom limite, Satan » !