Saint Louis-Marie est avant tout connu pour sa piété mariale. En quoi consistait-elle ?
Abbé Philippe-Marie Airaud : Saint Louis-Marie insiste beaucoup sur la maternité de Marie. Si la Sainte Vierge est la Mère de Dieu, elle est également notre Mère et ce, à plusieurs égards. D’abord, parce que le dernier acte du Christ en croix, alors qu’il est en train d’acquérir la rédemption du monde entier, est précisément de nous la donner pour mère : « Voici ta mère » (Jn 19, 27). Ensuite, Montfort rappelle dans une formule que l’on « ne peut pas engendrer la tête sans engendrer le corps ». Saint Louis-Marie reprend là une expression augustinienne, le totus Christus : « le Christ total », Jésus est la tête et nous sommes, baptisés, le corps du Christ. Ainsi, c’est Marie qui nous enfante à la vie de la grâce, par la disposition que Dieu a voulue. Évidemment, toute la grâce provient de Jésus-Christ et il n’y a aucune ambiguïté chez Montfort, qui explique que « tout ce qui convient à Dieu par nature, convient à Marie par grâce ».
Que cela implique-t-il pour notre vie de prière ?
Marie étant notre Mère, alors plus nous la prenons chez nous et plus elle déposera Jésus en nous. C’est l’idée montfortaine que Marie est le « moule de Dieu ». Dès lors, si nous nous laissons mouler par elle, nous sommes faits à l’image du Dieu fait chair qu’elle a porté en son sein. D’autre part, saint Louis-Marie insiste sur le fait que la Sainte Vierge est le disciple par excellence de Jésus : tout son être, depuis sa Conception immaculée jusqu’à son couronnement dans la gloire au Ciel, est ordonné à Jésus-Christ. Se mettre à l’école de Marie nous apprend donc à être disciples de son Fils.
Pourquoi la spiritualité montfortaine a-t-elle été présentée commet un remède au jansénisme ?
Pour évoquer le jansénisme, un père montfortain prenait l’image du soleil voilé par la brume, de sorte que ni la lumière ni la chaleur n’arrivent totalement à nous. Cette brume règne dans l’approche janséniste du Christ, dans la dévotion à la Sainte Vierge, qu’ils n’aiment pas tellement ! Elle prend la forme d’une espèce d’inquiétude, d’un très fort rigorisme qui les empêchait d’entrer dans une spiritualité du cœur, qui est la spiritualité de Montfort. Quand saint Louis-Marie parle « d’esclavage de Jésus en Marie » (voir p. 28 à 30), il évoque un esclavage d’amour. Saint Louis-Marie avait un lien très personnel avec le Christ. Son dernier sermon à Saint-Laurent-sur-Sèvre, avant de mourir, portait sur la douceur de Jésus. Cette douceur, les jansénistes ne la supportaient pas. Le diable non plus et je sais de quoi je parle [l’abbé Philippe-Marie Airaud est exorciste du diocèse de Luçon, NDLR] ! Montfort, c’est c’est un cœur d’enfant dans une carapace d’acier. Sa rencontre avec le pape Clément XI, après deux mois de marche, n’est pas anodine : le Souverain pontife venait de publier un décret contre le jansénisme et en publiera un autre quelques années après. Quand il donne à saint Louis-Marie le titre de « missionnaire apostolique » afin d’être missionnaire en France, probablement voit-il dans ce jeune prêtre un moyen, par des missions populaires, de lutter contre le jansénisme.
Par quel prisme abordait-il la mission ?
Le but de Montfort est d’aider les gens à prendre conscience des grâces du baptême et à entrer dans un lien personnel avec Jésus-Christ. Cet aspect de sa spiritualité est central et reste toujours valable aujourd’hui. Quand on a été baptisé, on s’est donné à Jésus-Christ totalement pour vivre de lui, accueillir sa grâce et grandir en sainteté. « Votre vocation première, c’est la sainteté » disait Montfort. Dès lors, il faut échapper au démon. Saint Louis-Marie n’y allait pas par quatre chemins : « Soit on appartient à Dieu, soit on appartient au démon. » La spiritualité montfortaine n’est pas une spiritualité de surface, elle renvoie aux fondamentaux. Cela, il le faisait comprendre dans ses missions avec pédagogie, en déployant enseignements, chapelets, messes, confessions, processions et cantiques. À la fin, il organisait une grande cérémonie, solennelle, où il invitait tout le monde, y compris les enfants. Là, les fidèles prononçaient un acte de renouvellement des promesses du saint baptême.
Vous évoquez ses cantiques… Comment en est-il venu à les composer ?
Montfort a une âme d’artiste. Il est poète, sculpteur, il a le sens du décorum dans ses missions, ce qui a contribué à leur succès. Tout chez lui est pastoral : Montfort n’est pas un théologien en chambre ! Quand il écrit des cantiques, qui accompagnent souvent les processions, il cherche à instruire les fidèles, à nourrir leur foi. Tous les sujets y passent : le Credo, les sacrements… Pour la musique, saint Louis-Marie reprenait souvent des mélodies connues – airs populaires, voire paillards ! Car les gens, connaissant déjà la mélodie, retenaient plus facilement les paroles… Il consacrait beaucoup de son temps à la rédaction des cantiques : dans ses œuvres complètes, mille pages leur sont consacrées ! Pour lui, c’était un travail fondamental, puisqu’il s’agissait de transmettre la foi aux petites gens.
En quoi saint Louis-Marie est-il un exemple pour la mission aujourd’hui ?
La première chose qui frappe, c’est que Montfort est un homme d’absolu. Sa devise, d’ailleurs, était : « Dieu seul ». Il signe souvent : « Dieu seul est ma tendresse. » Tout est dit : absolu dans la foi, mais aussi absolu dans la charité, c’est-à-dire l’attention aux pauvres, aux malades, aux petits, aux humbles… Il n’était pas le seul missionnaire de son temps. Mais ce qui a touché ses contemporains, c’est que, fondamentalement, il était un amoureux de Jésus-Christ. Et ça, les gens le sentaient bien… Saint Louis-Marie nous enseigne que la mission n’est pas une question de technique. Oui, il avait son génie propre – ses talents artistiques, son talent de prédicateur… Mais il était avant tout un amoureux qui voulait que les baptisés aiment Jésus-Christ et entrent dans une relation personnelle avec lui. L’audace missionnaire est là : aimer Jésus par-dessus tout.
Saint Louis-Marie Grignion de Montfort. L’audace missionnaire, Philippe-Marie Airaud, Les Éditions vendéennes, 2024, 200 pages, 16,90 €.