Va-t-on s’ennuyer au Ciel ? - France Catholique
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Le journal de la semaine

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Va-t-on s’ennuyer au Ciel ?

L’idée d’éternité peut nous effrayer. Comment supporter un temps aussi long ?
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Le Paradis (détail), chef-d’œuvre du Tintoret, 1588-1592, huile sur toile de 7,65 x 24,51 mètres. Palais des Doges, Venise.

Susciter l’enthousiasme pour la vie spirituelle chez des collégiens est un exercice délicat. Pleines de bonne volonté, des catéchistes rappellent qu’au Ciel, nous serons pour toujours avec Dieu. Mais pour un adolescent, que cinq minutes de silence à l’église mettent à la torture, cette perspective ressemble plutôt à l’enfer. On le comprend : nous fuyons l’ennui de toutes nos forces ; notre nature a horreur du vide. Nous aspirons à un bonheur parfait, et ce désir motive secrètement tous nos choix. Si le Ciel ne présente aucun intérêt, le désir de conversion s’amenuisera. On préférera les écrans hypnotiques à la vision béatifique. La plus belle ruse du diable est de nous persuader que la béatitude – la félicité des élus au Paradis – n’existe pas ; d’en avoir fait un lieu vaguement ennuyeux, fait de nuages et d’angelots grattant mollement des harpes, un endroit insipide et mièvre, où Dieu lui-même, vieillard barbu et débonnaire, semble lassé. Mais rien de tout cela ne ressemble au Ciel…

Comblés par la béatitude

En réalité, un Ciel où l’on s’ennuie est un cercle carré. Car l’amour de Dieu n’a de bornes que les nôtres. Il veut nous combler au-delà de ce que nous osons imaginer ! Au Ciel, nos désirs ne seront pas éteints, mais au contraire ravivés et transfigurés. Enfin, nous pourrons aimer sans jalousie, ni possessivité ; sans impatience, ni
lassitude.

Dans une belle page de la Somme contre les gentils (III, c.63), saint Thomas d’Aquin énumère tous nos désirs et montre qu’ils seront tous purifiés et rassasiés dans la béatitude.

Il y a en nous une aspiration fondamentale à la vérité. Elle «sera manifestement apaisée dans cette vision quand, par la Vision de la Vérité Première, apparaîtra à l’intelligence tout ce qu’elle souhaite naturellement connaître.»

Nous avons également, au fond du cœur, le désir d’une action parfaitement bonne. Celui-ci «sera comblé; la vigueur de la raison, illuminée par la lumière divine, sera telle qu’elle ne pourra dévier de la voie droite.»

Assouvi également sera notre désir d’une place honorable «dont une recherche immodérée rend les hommes orgueilleux et ambitieux», puisque «nous régnerons avec le Christ».

Et les désirs de gloire et de richesse, sources de tant de maux ? Ils n’auront quant à eux plus de raison d’être désordonnés : «Dans cette béatitude tous les biens sont en suffisance, puisque les Bienheureux jouissent de Celui qui renferme en Lui la perfection de tous.»

Même le désir de jouissance, qui mène tant à la débauche, sera rassasié : «La félicité offre un plaisir en tout point parfait […] ce bien dans lequel nous nous délecterons dépasse tout bien sensible, nous sera plus intime et sans fluctuation dans la délectation. […] cette délectation sera pure d’éléments attristants et d’inquiétudes troublantes; d’elle il est écrit dans le Psaume: « Ils s’enivrent de l’abondance de ta maison, et tu les abreuves au torrent de tes délices. »»

L’ennui est impossible

Malgré tout, l’éternité nous fait peur. Dieu étant parfait, ne manquant de rien, immuable, on l’imagine statique, d’une ennuyeuse immobilité. Nous craignons d’être figés comme des santons. Mais Dieu est Vie surabondante, active, comme le buisson ardent, jamais consumé, jamais figé. Notre vie n’est qu’un pâle reflet de la sienne ; nous sommes presque morts en comparaison. Ce qui disparaîtra, ce n’est pas l’amour et la vie, ce sont les agitations stériles et les vices qui entravent notre amour. Pour saint Grégoire de Nysse, Père de l’Église qui vécut au IVe siècle, le processus de divinisation se poursuivra au Ciel. Nous n’épuiserons jamais notre désir de Dieu. «Jamais l’âme n’atteindra la perfection dernière, car elle ne touchera jamais sa limite. […] Le Bien premier en son essence est illimité, la communion d’être avec lui, pour qui s’en rassasie, doit également être sans limite et capable de recevoir toujours davantage.»

La contemplation amoureuse de Dieu ne sera jamais achevée, écrit saint Thomas. L’admiration toujours vivante renouvellera sans cesse notre désir de le contempler «car nul intellect créé ne comprend cette substance. Sa vision ne peut donc engendrer l’ennui en aucune substance spirituelle; celle-ci n’y renoncera donc pas de sa propre volonté.» Dès lors, l’idée de s’ennuyer au Ciel apparaît absurde. En effet, qu’est-ce que s’ennuyer ? C’est vouloir autre chose. C’est ne plus trouver d’intérêt à ce que l’on fait et chercher mieux ailleurs. Mais, si tous les désirs sont comblés, comment pourrions-nous nous ennuyer ?

Et si c’était nous le problème ?

L’ennui ne pourrait venir que de notre faiblesse. C’est la fatigue qui cause le dégoût. «Le dégoût d’une chose au départ agréable naît de quelque altération […] dans celui qui en jouit, écrit saint Thomas […]. De là vient que les facultés sensibles éprouvent une lassitude pour ce qui leur causait d’abord du plaisir. C’est pourquoi encore sur le plan de la pensée nous éprouvons du dégoût après une longue ou intense réflexion, car nos puissances nécessaires à l’activité présente de l’intelligence, qui usent d’organes corporels, ressentent de la fatigue.» Mais cette fatigue, cette lassitude, n’existeront pas au Ciel !

Et ce temps interminable ? L’éternité, cela semble démesuré pour nous. Mais, là encore, l’imagination nous joue des tours. On s’imagine une activité, certes plaisante mais qui s’étend, qui s’étend indéfiniment. Or, c’est justement l’ennui qui dilate le temps. C’est l’amertume qui nous tourne vers le passé ; c’est l’attente, l’insatisfaction qui nous orientent vers l’avenir. On souhaiterait autre chose que l’instant présent. Déjà sur terre, plus on est passionné, moins on voit le temps passer. Le temps sera quelque chose dont on n’aura plus souci – dont nous ferons une expérience profondément transformée.

En réalité, la question de l’ennui au Ciel a un certain sens quand on le voit comme un simple prolongement de la terre, un peu amélioré, et non une transformation radicale de notre être. Mais pour qui a entrevu fugitivement l’amour déracinant de Dieu, et perçu un avant-goût du Ciel, l’idée de s’ennuyer près de Dieu s’évanouit. D’où ce jugement d’André Frossard : «Descartes craignait effectivement de s’ennuyer à contempler Dieu « dix mille ans ». L’idée claire et distincte ne lui est jamais venue que Dieu pourrait s’ennuyer plutôt à contempler Descartes. Notre grand arpenteur des limites du bon sens ignorait tout de la contemplation, qui n’est soumise ni au temps, ni à l’étendue, ni aux règlements du bureau des poids et mesures.»