Chaque brin d’herbe de la tapisserie de la Création frémit et exulte sous l’explosion de Pâques. La Résurrection prend chacun et chaque chose de court car elle est un retournement de l’ordre commun et naturel. Elle renverse les murailles de l’intelligence et elle façonne autrement l’attente des âmes. Une unique clameur unanime, Surrexit ! – Il s’est levé ! –, suffit à bouleverser les idées reçues et les vieilles et tenaces désespérances humaines. Ni l’hébreu, ni le grec ne possédaient de mot pour signifier cette nouveauté : le Christ s’est réveillé, s’est relevé d’entre les morts, et Il a vaincu l’Ennemi du genre humain en nous entraînant dans sa victoire.
« Au-dessus de la poussière »
Nous avions commencé le Carême sous les cendres, nous rappelant que nous sommes poussière et voilà que le Maître est debout au-dessus de la poussière : super pulverem, selon l’expression de Cajetan [dominicain, théologien et cardinal italien du XVIe siècle, NDLR]. Le corps promis à la pourriture et à la dispersion est désormais glorifié. Job, dans les temps anciens, avait mentionné un mystérieux personnage, un réparateur, le goël de la tradition juive, qui descendrait du ciel pour justifier le malheureux sur son tas de fumier, pour témoigner envers lui et pour restaurer sa chair dans sa pureté. La Résurrection dépasse largement cette promesse car elle redonne tout, de façon glorifiée.
Les trois piliers, Pierre, Jacques et Jean, avaient bien assisté auparavant à la Transfiguration, mais ils n’y avaient rien compris dans leur aveuglement. Le corps lumineux du Maître n’était plus qu’un souvenir irréel qui reprendrait peu à peu de sa force et de sa densité grâce à la Résurrection. Bientôt l’Apôtre des Gentils écrirait : « […] Si le Christ n’est point ressuscité, notre prédication est donc vaine, et vaine est aussi votre foi » (première épître aux Corinthiens 15, 14).
La tige de Jessé n’a point péri
Par cette Résurrection, le phénix a ressurgi de ses cendres, le bâton d’Aaron a refleuri, la tige de Jessé n’a point péri. Toute la Création jubile, de la fourmi sur le pas du tombeau aux collines éternelles. Cette Résurrection est bien réelle car Jésus a recouvré sa propre chair, et les apparitions qui suivirent ne furent ni le produit de l’imagination de leurs bénéficiaires, ni celles d’un esprit désincarné. Ce corps identique est cependant dans un autre état, l’état de gloire. C’est un corps glorieux, comme le souligne encore saint Paul : « Ainsi est la résurrection des morts. Le corps est semé dans la corruption, il ressuscitera dans l’incorruptibilité. Il est semé dans l’abjection, il ressuscitera dans la gloire ; il est semé dans la faiblesse, il ressuscitera dans la force. Il est semé corps animal, il ressuscitera corps spirituel » (idem 15, 42-44).
Ce corps glorieux est doué de qualités nouvelles : l’incorruptibilité, car il est désormais protégé contre les souffrances et la mort ; la clarté, car il est resplendissant comme le soleil et que les yeux ont du mal à le reconnaître ; l’agilité, car il se déplace avec la rapidité des esprits ; et la subtilité, car rien n’empêche son mouvement. Ces qualités sont perçues par les témoins de la Résurrection. Onze apparitions nous sont rapportées par les évangélistes : celle à Marie-Madeleine près du sépulcre ; celle aux femmes revenant du tombeau ; celle à Simon-Pierre ; celle aux disciples d’Emmaüs ; celle aux Apôtres dans le Cénacle, à l’exception de Thomas ; celle aux Apôtres dans le Cénacle en présence de Thomas ; celle à cinq Apôtres et à deux disciples sur la mer de Tibériade ; celle aux onze Apôtres sur une colline de Galilée ; celle à plus de cinq cents frères à la fois ; celle à Jacques, de la famille du Christ ; celle aux onze Apôtres à Jérusalem. Elles seront suivies, plus tard, par la révélation à Paul sur le chemin de Damas.
La Résurrection n’est pas simplement le vide constaté dans la tombe. Elle est, premier témoignage, la rencontre de la Madeleine avec le divin Jardinier qui refuse de se laisser toucher mais qui est reconnu à sa voix lorsqu’Il appelle la fidèle servante par son nom. Elle est l’invitation faite à l’incrédule de mettre ses doigts dans les plaies de la Passion. Saint Thomas, dira sainte Brigitte de Suède, est le trésor de Dieu et la lumière du monde, et son doigt, qui a peut-être touché la blessure du côté, est le maître de la terre. La chair humaine est présente et le doigt de l’Apôtre est là pour l’attester. L’écrivain Ernest Hello (1828-1885) dit magnifiquement à ce sujet : « La plaie du cœur, touchée par le doigt de saint Thomas, est placée au-delà de la parole et du silence. Elle est placée, par la complaisance de Dieu, au-dessus de la parole et du silence, pour dire ce qu’ils n’ont pas dit » (Paroles de Dieu).
Le Corps donné dans l’Eucharistie
Pour l’instant, le Corps glorieux est réellement présent. Ensuite, après l’Ascension, cette présence substantielle sera insensible mais donnée dans la Présence réelle de l’Eucharistie. Déjà se dessine cette nouvelle forme de présence dans la rencontre d’Emmaüs où se fixe le mode sacramentel qui sera désormais notre relation avec le Christ ressuscité : les apparences du pain et du vin, véritablement son Corps et son Sang. Pour voir cette Présence, la foi sera nécessaire. Ceci est déjà dans l’admirable filigrane du récit de la course de Pierre et Jean au tombeau pour vérifier si le dire des femmes était véridique. Trois verbes différents sont utilisés en grec pour mettre en relief la progression de la divine découverte à partir du vide constaté : Jean, tout d’abord, se penchant, jette un coup d’œil et aperçoit les linges pliés ; puis Pierre, entrant dans le sépulcre, contemple ; et enfin, Jean pénétrant à sa suite, voit au-delà du vide sensible et il croit.
Ce premier bouleversement sera suivi par les apparitions dans la chair : Jésus traversant les murs du Cénacle, mangeant avec ses Apôtres le pain et le poisson qu’Il a préparés Lui-même sur les rives du lac apaisé… Tertullien avait bien vu, au IIe siècle, dans son De Resurrectione carnis, premier traité jamais consacré à la Résurrection, que la foi chrétienne était l’inverse d’une gnose méprisant le corps considéré comme un tombeau. La Résurrection corporelle du Christ entraîne une estime chrétienne du corps appelé à renaître à la suite du Maître. Par la Résurrection, comme l’exprime Paul Claudel, « la terre a rompu le silence, tout à coup elle s’est mise à dire ce qu’elle sait ! » (Poèmes retrouvés, La Résurrection). Il reste à chacun d’écouter et de regarder l’invisible qui s’offre à tous.