Parmi tous les attraits et les beautés de la liturgie qui se tient dans nos églises, il y a certains airs, certaines harmonies qui nous saisissent l’âme, qui marquent nos corps en se gravant dans nos mémoires spirituelles. Certains cantiques de la nuit de Noël ont ainsi ce pouvoir de se rappeler eux-mêmes à nos pensées, au moment où l’Avent commence et où les prêtres endossent le violet. Nous les chantonnons tout bas le dimanche matin, en nous préparant pour la messe, tout en nous disant intérieurement : pas encore, ô pas encore, mais bientôt ! Le rite de l’adoration de la Croix et la prière des Impropères qui l’accompagne sont de ces beautés-là.
Adoration de la Croix
On y assiste le Vendredi Saint, lors de cet office liturgique très particulier qui, pour cause de deuil, n’est pas une messe, même si on peut y communier. En imitant les gestes des chrétiens de Jérusalem aux derniers jours du IVe siècle (à l’époque de saint Augustin et de saint Jérôme), les fidèles y sont invités à venir en procession adorer le bois de la Croix, à venir embrasser cette relique qui leur rappelle jusqu’où ils ont été aimés par le Christ. Dans la paroisse qui a formé mon goût pour la liturgie, le clergé et les servants de messe s’avancent les premiers mais pieds nus, imitant les papes du XIIe siècle qui portaient ainsi les reliques de la vraie Croix dans les rues de Rome. Alors qu’ils progressent lentement dans la nef, du prêtre et du grand cérémoniaire jusqu’au plus petit qui flotte dans sa soutanelle trop grande pour lui, écoutez la chorale entonner, avec la voix de basse qui est celle du Christ : Popule Meus… « Ô mon Peuple, que t’ai-je fait ? en quoi t’ai-je contristé ? Réponds-moi. »
Une longue complainte
Les paroles de ce poème antique, tissé de citations bibliques, ont été écrites d’après les premières versions des Écritures en latin, avant que la Vulgate de saint Jérôme ne devienne la référence. Nous y trouvons des extraits des prophètes Michée (Mi 6, 3-4), Isaïe (Is 5, 4) Jérémie (Jr 2, 21), ainsi que du Deutéronome (Dt 8, 2-3, 7) ; mais leur rassemblement et leur composition sous forme de complainte doivent beaucoup à un livre ancien, contenu dans certains manuscrits bibliques jusqu’à ce qu’il soit jugé apocryphe par le concile de Trente : l’Apocalypse d’Esdras.
Or, dans les vers de ce poème des Impropères, le Seigneur cloué en croix interpelle son peuple et lui reproche (impropero) ses ingratitudes : « Moi je t’ai fait sortir de la terre d’Égypte, toi tu m’as préparé une Croix » ; « Moi je t’ai planté comme la plus belle de mes vignes, toi tu m’as abreuvé de vinaigre »… Ici, je m’arrête un instant : le peuple qui reçoit ces reproches, c’est notre peuple, ce peuple qui a posé les statues de David et de Salomon sur les galeries de la cathédrale de Reims, ce peuple qui se reconnaît de la descendance spirituelle d’Abraham, d’Isaac et de Jacob. Il ne s’agit donc pas de verser dans un antisémitisme distant et moqueur : ce poème renvoie notre humanité à ses failles, au drame d’une Alliance incomprise et brisée, au péché personnel du chrétien.
Le fameux Trisagion
« Moi j’ai ouvert un passage dans la mer devant toi, toi tu m’as ouvert le côté à coup de lance » ; « Moi je t’ai nourri de la manne dans le désert, de toi j’ai reçu des soufflets et des coups de fouet… » À la fin de chaque reproche, un refrain vient s’intercaler, chanté par le chœur, en grec d’abord puis en latin. C’est le fameux Trisagion : la triple proclamation de la sainteté de Dieu (on retrouve cette prière d’inspiration orientale dans le chapelet de la miséricorde de Sœur Faustine). « Ô Dieu Saint, Saint, Fort, Saint, Immortel, ayez pitié de nous ! » Alors que le Christ subit l’humiliation et l’horreur du gibet, dont nos crucifix ne sont que de pâles évocations, voici comme des voix d’anges, paisibles et contemplatives. Ces voix s’adressent à nos sens spirituels, elles nous rappellent que Jésus en agonie demeure le Verbe éternel, la deuxième personne de la Sainte Trinité : par ses souffrances il accomplit saintement le sacrifice prophétique qui réunit l’humanité au Père et lui pardonne ses transgressions. Tout en faisant des reproches à ce peuple, il obtient pour lui le Salut par la douce puissance de sa miséricorde. En écoutant cette variation de ton, spécialement mise en valeur dans la version polyphonique de Thomas de Victoria, l’âme se rappelle que cette mort du Christ, en apparence morsure de la mort, est en fait la promesse de Vie, cachée dans ce qui semblait une fin abominable. Les souffrances de cette terre n’auront pas le dernier mot et une place est réservée dans l’éternité pour ceux qui ont mis leur Foi en Jésus.
On ne doit donc pas s’étonner de ce que Dieu soit proclamé immortel au moment où Jésus (qui est Dieu) expire : il meurt sans mourir, celui qui est mis au tombeau sans voir la corruption. Il meurt sans mourir, celui qui a dit : « Moi je suis la Résurrection et la Vie, qui croit et vit en moi ne mourra pas dans
l’éternité. »
« Ô MON PEUPLE, QUE T’AI-JE FAIT ? »
Texte des Impropères, chantés le Vendredi Saint.
V/ Ô mon peuple, que t’ai-je fait ? En quoi t’ai-je contristé ? Réponds-moi !
1. T’ai-je fait sortir du pays d’Égypte pour qu’à ton Sauveur tu fasses une croix ?
R/ Hagios o Theós, hagios Ischyrós, hagios Athánatos, eléison imas
[ou : Sanctus Deus, Sanctus Fortis, Sanctus Immortális, miserére nobis ; ou : Ô Dieu saint, ô Dieu fort, ô Dieu immortel, prends pitié de nous].
2. T’ai-je quarante ans guidé dans le désert et nourri de la manne, t’ai-je fait entrer en terre assez belle pour qu’à ton Sauveur tu fasses une croix ? R/
3. Qu’aurais-je dû faire de plus pour toi que je n’aie point fait ? Moi, je t’ai planté comme une vigne de choix, la plus belle : tu n’as eu pour moi que ton amertume et du vinaigre pour ma soif ; d’une lance tu m’as ouvert le cœur, à moi ton Sauveur ! R/
4. Moi, j’ai frappé pour toi l’Égypte ainsi que ses premiers-nés : toi, tu m’as livré, flagellé ! R/
R/ Ô mon peuple, que t’ai-je fait ? En quoi t’ai-je contristé ? Réponds-moi !
5. Moi, je t’ai fait sortir d’Égypte, j’ai englouti le Pharaon, je l’ai noyé dans la mer Rouge : toi, tu m’as livré aux grands prêtres ! R/
6. Moi, devant toi, j’ouvris la mer : toi, tu m’as ouvert de ta lance ! R/
7. Moi, devant toi, je m’avançai dans la colonne de nuée : toi, tu m’as conduit à Pilate ! R/
8. Moi, j’ai veillé dans le désert et de la manne t’ai nourri : toi, tu m’as frappé, flagellé ! R/
9. Moi, aux eaux vives du rocher, je t’ai fait boire le salut : toi, tu me fis boire le fiel, m’abreuvas de vinaigre ! R/
10. Moi, j’ai fait pour toi frapper les rois, les puissants rois de Canaan : toi, tu m’as frappé d’un roseau ! R/
11. Moi, dans ta main j’ai mis le sceptre, je t’ai promu peuple royal : toi, tu as placé sur ma tête la couronne d’épines ! R/
12. Moi, je t’ai par ma toute-puissance exalté : toi, tu m’as pendu au gibet de la croix ! R/