Le christianisme est irréductiblement une religion inscrite dans l’histoire. Si le Verbe s’est fait chair, c’est qu’il a eu une existence d’homme, à partir d’une naissance jusqu’à une mort dont on repère les dates, avec les étapes qui ont amené Jésus de Nazareth jusqu’à sa Passion, lors de la grande semaine que les chrétiens célèbrent chaque année. S’il nous est donné de revivre avec intensité ces journées décisives pour notre foi et notre Salut, c’est que leur souvenir s’est inscrit dans des textes qu’exégètes et historiens n’ont cessé d’interroger jusqu’à nos jours.
Ainsi, à partir de leurs travaux, il nous est permis d’imaginer avec une certaine précision le parcours accompli par Jésus. C’est le cas pour le Jeudi Saint, avec ce que nous appelons l’institution de l’Eucharistie. Où a eu lieu la Cène du Seigneur, entouré de ses disciples ? L’historien Jean-Christian Petitfils ne craint pas d’affirmer qu’il s’agissait de « la demeure d’un haut dignitaire de l’aristocratie juive qui se trouvait sur la colline sud-ouest de Jérusalem. Demeure qui est celle de Jean, le disciple bien-aimé, auteur du quatrième Évangile et de l’Apocalypse ! »
Voilà qui peut désorienter ceux qui continuent à penser que cet auteur n’est autre que Jean, frère de Jacques et fils de Zébédée, originaire de Galilée. La critique, aujourd’hui, est unanime à opérer la distinction entre ce dernier et le disciple que Jésus aimait et qui se garde de révéler son identité dans son récit évangélique. L’évangéliste appartient donc à l’aristocratie du Temple. Il était aussi « prêtre », sacrificateur dans la tradition hébraïque. Contrairement à l’exégèse libérale allemande du XIXe siècle, qui affirmait que l’Évangile de Jean avait été composé au milieu ou à la fin du IIe siècle, il est avéré aujourd’hui qu’il est au plus proche des événements et que sa fiabilité historique est des plus remarquables.
Sur l’identité de Jean, on peut lire avec profit le court texte de Claude Tresmontant publié par son fils Emmanuel (Qui était Jean ?, Arcades Ambo). Sa remarquable précision exégétique nous permet ainsi d’approcher au plus près de la réalité des événements, avec un familier du Temple et surtout un proche de Jésus, qui a vécu auprès du maître son Chemin de croix après avoir vécu la Cène « sur le cœur du maître » pour reprendre l’expression de Polycarpe d’Éphèse, relai souvent oublié de la Tradition.
L’Eucharistie remplacée
Jean-Christian Petitfils, qui retrace le cadre de la Cène grâce au maximum de données, peut expliquer qu’à la place de l’agneau, « Jésus, fidèle à sa mission, va offrir sa propre chair et son propre sang non pas comme une rançon à payer à quelque Dieu inexorable dont il conviendrait d’adoucir la colère, mais comme Dieu lui-même opérant l’expiation : telle est la Pâque chrétienne de l’Eucharistie. »
Pourtant, Jean, dans son récit n’a pas relaté cette fondation de l’Eucharistie qui a eu lieu dans sa demeure. Il l’a remplacée par le lavement des pieds, dont la dimension caritative s’accorde au sens de la fraction du pain. Non que l’Eucharistie ne soit présente chez lui – elle l’est notamment dans le discours de Jésus à la synagogue de Capharnaüm. Mais, remarque encore notre historien, en mettant en évidence le passage de la Pâque juive à la Pâque chrétienne : « Jean transpose la symbolique de l’agneau offert au moment même où Jésus rend l’âme sur la Croix. » Ainsi se dessine le lien unique entre la Cène et la Croix, l’un n’allant pas sans l’autre.
Jésus, Jean-Christian Petitfils, Fayard, 2011, réédité au Livre de Poche, 2013, 28 €.
Dictionnaire amoureux de Jésus, Jean-Christian Petitfils, Éditions Plon, 2015, 11 €.