Sur ce sujet, deux opinions contradictoires se livrent bataille. D’un côté, la plupart des chrétiens tiennent la Sainte Famille pour le modèle même de la famille occidentale : la famille nucléaire, Papa, Maman et moi, famille idéale, pleine d’affection et de gratitude. Ainsi le Fils de Dieu aurait-il en quelque sorte sanctifié, par son incarnation, la cellule de base de la société. Difficile de leur donner tort.
Pourtant, certains contestent cette vision idyllique en s’appuyant sur les paroles du Christ que les premiers préfèrent généralement passer sous silence : « Ne croyez pas que je sois venu apporter la paix sur la terre ; je ne suis pas venu apporter la paix, mais l’épée. Car je suis venu mettre la division entre l’homme et son père, entre la fille et sa mère, entre la belle-fille et sa belle-mère ; et l’homme aura pour ennemis les gens de sa maison » (Mt 10, 34-36). Et aussi cette phrase : « Si quelqu’un vient à moi, et ne hait pas son père, et sa mère, et sa femme, et ses enfants, et ses frères, et ses sœurs, et même aussi sa propre vie, il ne peut être mon disciple » (Lc 14, 26). Difficile de faire comme si Jésus n’avait pas prononcé ces paroles !
On dira alors que Jésus-Christ, bien loin d’être venu sur terre pour sacraliser la famille « bourgeoise », est venu pour libérer l’individu en l’extrayant de toutes les structures de domination qui usurpent la transcendance divine. « Cathos versaillais » et « cathos de gauche » se regardent ainsi en chiens de faïence !
Qui a raison ? Qui a tort ? Avant de répondre, il convient de se poser quelques questions. Et d’abord, d’affronter honnêtement les textes : comment comprendre les déclarations virulentes du Christ ? Jésus nous demanderait-il de violer le quatrième commandement – « Tu honoreras ton père et ta mère » ? Entend-il détruire l’ordre social ? Conçoit-il son rôle à la façon de ces chefs de sectes, qui exigent de leurs adeptes qu’ils renient les attachements les plus naturels ?
Le Christ réaffirme le Décalogue
Pour ne pas courir à des conclusions excessives, il convient de toujours lire les déclarations les plus surprenantes du Christ à la lumière du grand principe énoncé à la fin du Sermon sur la montagne : « Je ne suis pas venu pour abolir, mais pour accomplir » (Mt 5, 17). Le Christ ne supprime donc pas le Décalogue, il le réaffirme au contraire. C’est si vrai que, lorsque le jeune homme de Matthieu 19 lui demande « ce qu’il faut faire pour avoir la vie éternelle », Jésus répond en citant le quatrième commandement en toutes lettres : « Tu honoreras ton père et ta mère. » Comment concilier cette réaffirmation du Décalogue avec l’injonction de « haïr » ses propres parents ? Tout cela n’est-il pas un nid de contradictions ?
Non. Mais pour s’en rendre compte, il faut prêter attention au contexte et au genre littéraire des passages que nous avons cités : lorsque Jésus prononce ces phrases de feu, il évoque des situations extrêmes – en l’occurrence, le déchaînement du mal à la fin des temps – qui peuvent amener à devoir choisir le bien au prix de séparations radicales. Ce que demande le Christ, c’est qu’on soit prêt, au cas où la situation se présenterait, à faire le bon choix, y compris contre sa propre famille. Ce faisant, il se borne à souligner la hiérarchie des attachements. Il ne préconise pas la haine inconditionnelle de la famille – ce serait complètement absurde. La thèse anti-familialiste est donc insoutenable.
Mais il indique bien, par l’hyperbole, que dans certaines conditions, il faut être prêt, pour le suivre, à rompre avec une parentèle qui contredirait l’autorité divine. Façon de dire qu’il faut obéir à Dieu plutôt qu’aux hommes (Ac 5, 29). La thèse visant à faire du paterfamilias une autorité absolue se trouve,
elle aussi, révoquée.
Chose intéressante, à faire remarquer à nos frères juifs qui souvent pointent ces versets comme une raison de ne pas suivre Jésus, on trouve des avertissements du même style dans l’Ancien Testament. On lira en particulier le livre de Michée (7, 5), où le prophète évoque lui aussi la fin des temps : « Le jour annoncé par tes prophètes approche. C’est alors qu’ils seront dans la confusion. Ne crois pas à un ami, ne te fie pas à un intime ; car le fils outrage le père, la fille se soulève contre sa mère, la belle-fille contre sa belle-mère ; chacun a pour ennemis les gens de sa maison. » Les exégètes estiment d’ailleurs que les paroles de Jésus sont une « citation » délibérée de ce passage.
Le sens du verbe « haïr »
Il reste bien sûr une difficulté : pourquoi le Christ a-t-il usé d’une formulation aussi cinglante, qui peut prêter à confusion ? Car enfin, « haïr son père et sa mère » semble aller très au-delà de ce qui est demandé. Ici, la solution ne réside pas dans le contexte mais dans la langue et le style hébraïques. Dans l’hébreu biblique, en effet, le verbe « haïr » est fréquemment employé pour exprimer, non pas la haine, mais la moindre préférence (lisez Dt 21, 15 et Ml 1, 2-3). Les auditeurs de Jésus ne devaient donc pas faire la même erreur que nous. Il faut les « haïr », signifie ici « il faut être prêt à leur désobéir s’ils s’opposent à Dieu ». Gardons-nous d’une interprétation abusive.
Cela dit, ne soyons pas non plus lénifiants. Jésus-Christ veut nous provoquer, nous secouer. Il s’agit bien pour lui d’affirmer que la famille n’est pas la valeur suprême, que les pères humains n’ont pas tous les droits sur leur progéniture ; le Père céleste a la préséance sur les pères terrestres. Il faut honorer son père et sa mère, sans les prendre pour le bon Dieu. Ils en sont l’image, tant qu’ils obéissent à sa loi. Jésus aimait donc la famille, mais la famille chrétienne n’est pas une structure despotique. On en a deux preuves, inscrites dans la théologie médiévale : pour se marier comme pour entrer dans les ordres, l’accord des parents n’est pas nécessaire. Voilà de quoi mettre d’accord Versailles et la Rive gauche !
