C’est en février 1793 que s’abattit la Révolution sur la « ville sainte de Vendée », Saint-Laurent-sur-Sèvre. Plus précisément sur le couvent des Filles de la Sagesse fondé, au début du siècle, par saint Louis-Marie Grignion de Montfort, qui y est enterré, et la bienheureuse Marie-Louise Trichet. Cette maison avait compté jusqu’à cent religieuses, accomplissant avec un dévouement admirable les missions que précisait leur Règle : « l’instruction des enfants » et « le bon gouvernement des pauvres ». Depuis quatre-vingts ans, elles prodiguaient aux indigents tous les soins que leur commandait la charité.
Mais la Révolution avait entamé leurs rangs. Le 18 août 1792, l’Assemblée nationale avait voté la suppression de toutes les congrégations religieuses, prohibant aussi le port de l’habit. Les Filles de la Sagesse avaient dû renvoyer les novices, et beaucoup avaient quitté la communauté. Moins de quarante demeuraient encore à Saint-Laurent, soignant tous les malades avec le même zèle, sans distinguer les Bleus des Blancs. Cette sollicitude n’allait pas les préserver des outrages que leur infligèrent les « patauds » – c’est le surnom que les Vendéens donnaient aux républicains – ce jour de février 1793.
Injuriées, moquées, molestées
La chapelle fut profanée, la statue de la Vierge décapitée à coups de sabre. Les Sœurs injuriées, moquées, molestées, bien qu’elles aient pris soin des soldats blessés. Dix parviennent à s’échapper dans la nuit. Au matin, les Bleus menacent de fusiller les autres, y renoncent, les attachent deux par deux pour les conduire à Cholet. Sœur Saint-Eustache, 41 ans, tente de leur échapper. « On la dépouille, on la coupe par morceaux, et ses membres dispersés restent tout le jour dans la rue. Les habitants ne peuvent les recueillir que le soir pour les confier à la terre » (R.P. Fonteneau, Histoire de la congrégation de la Sagesse, 1878). Sœur Gorgonie, malade, avait trouvé asile dans Saint-Laurent. « On l’égorge dans son lit, et son cadavre est traîné dans les rues du bourg. »
La petite troupe des survivantes – 25 – arrive à Cholet. Épuisées, affamées, elles ont subi les injures des soldats qui menaçaient d’abattre celles qui ne pourraient pas suivre. Elles comparaissent devant le comité révolutionnaire.
« Que faisiez-vous à Saint-Laurent ?
— Nous soignions les malades.
— Aviez-vous des prêtres ?
— Vous savez bien que vous les avez chassés.
— Ne regrettez-vous pas la mort du roi ?
— Nous ne nous mêlons point des affaires politiques.
— Voulez-vous vivre et mourir dans la religion catholique, apostolique et romaine ? »
Toutes répondent, d’une seule voix :
« Oui, nous le voulons, avec la grâce de Dieu. »
Jugées inaptes à travailler, les Sœurs de plus de 40 ans sont emprisonnées dans l’attente d’être fusillées. Les plus jeunes sont placées à l’hôpital pour y soigner les républicains malades. Mais les Vendéens prennent Cholet le 14 mars. Sauvées ! Les religieuses sont libérées. Pas Sœur Éléonore, qui n’a pas supporté les privations imposées par leurs geôliers : elle est morte de faim, à 75 ans.
Et voici de nouveau les religieuses à l’ouvrage, travaillant à sauver des vies et des âmes à l’hôpital. Or, parmi les vaincus républicains, elles reconnaissent certains de leurs persécuteurs… Que font-elles ? Elles les soignent et, plus encore, elles les protègent du châtiment des royalistes, cachant les uniformes des Bleus pour les soustraire à de possibles représailles ! Mais quand les Républicains reprendront la ville quelques mois plus tard, nul crédit ne leur sera fait de leur charité : les Filles de la Sagesse sont conduites à Nantes, où sévit l’infâme Carrier, qui fera périr par noyade des milliers de « suspects ». Emprisonnées dans l’ordure et le dénuement, huit d’entre elles y meurent de mauvais traitements. Bien d’autres Sœurs paieront de leur vie les secours qu’elles dispensaient aux uns comme aux autres. Guillotinées. Hachées à coups de sabre, sous les yeux de leurs Sœurs ; massacrées à coups de crosse car il faut économiser la poudre qui manque aux soldats de la République. Leurs corps abandonnés sur le chemin, sans sépulture.
Trahie par sa propre mère
Les Sœurs Véronique et Saint-Jouin, qui avaient suivi l’armée catholique et royale dans la virée de Galerne, connurent une fin plus pathétique encore. Après la déroute des Vendéens au Mans, en décembre 1793, la première croit trouver refuge chez sa mère, et convainc la seconde de la suivre. Échappant aux Bleus à travers champs et forêts, elles parviennent au havre tant espéré après mille frayeurs. Mais la mère les accueille froidement :
« De quel parti es-tu ?, demande-t-elle à sa fille.
— Mais ma mère, je suis du parti de Notre-Seigneur Jésus-Christ. C’est dans ces sentiments que vous m’avez élevée.
— Il ne s’agit pas de cela ! Veux-tu prêter le serment de fidélité à la Constitution civile du clergé ? Autrement, je ne puis te garder ici sans risquer de me rendre moi-même suspecte.
— Ma mère, ce serment, je ne le ferai jamais. Je veux mourir religieuse, Fille de la Sagesse et fille de l’Église. »
Sa fidélité la condamne. Car la mère, devenue républicaine ou craignant seulement pour sa vie, court à Rennes dénoncer au représentant du Peuple sa fille et sa compagne. Sœur Véronique et Sœur Saint-Jouin y seront guillotinées le 5 janvier 1794.
Pourtant, où le mal abonde, la grâce surabonde. Dans les années 1830, Sœur Dosithée racontait volontiers comment elle avait échappé à la mort quarante ans plus tôt. Arrêtée par les Bleus à la fin de 1793, elle avait été hissée sur une charrette avec plusieurs Filles de la Sagesse, direction Le Mans. Mais toutes n’y furent pas conduites : les soldats s’arrêtèrent plusieurs fois pour faire descendre une malheureuse que l’un d’eux massacrait dans le fossé – ce fut le cas des Sœurs Saint-Maur et Sainte-Paule. Poussée hors de la charrette, la Sœur Dosithée crut sa dernière heure arrivée. Le sabre nu se lève sur elle quand, d’une inspiration soudaine, elle dit à son bourreau lui avoir déjà pardonné, et vouloir lui donner les menus objets qu’elle possédait : un couteau, un dé à coudre et un étui rempli de belles et bonnes aiguilles « qui fera bien plaisir à votre femme. Tout cela ne me servira plus, puisque vous allez me tuer. »
Le soldat fut-il pris de pitié ? Avait-il déjà résolu de l’épargner ? Hors de vue de ses camarades, il conduisit la religieuse jusqu’au village voisin. Elle y resta jusqu’à ce qu’elle pût rejoindre ses Sœurs, passé la tourmente, et mourut à Saint-Laurent-sur-Sèvre le 20 avril 1838, à l’âge de 90 ans. Sans avoir cessé de prier pour ce Bleu qui l’avait épargnée.
