Sur les traces des martyrs catholiques de Vendée - France Catholique
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Sur les traces des martyrs catholiques de Vendée

Image :
Fusillade d’Avrillé, vitrail figurant dans la chapelle Saint-Louis d’Avrillé. © Constantin de Vergennes

Sur les traces des martyrs catholiques de Vendée

Sur les traces des martyrs catholiques de Vendée

Reportage. Fusillés d’Angers, bienheureux Noël Pinot… Au cœur d’une intense bataille mémorielle, les Guerres de Vendée ont toutefois donné à l’Église des modèles, élevés à la gloire des autels.
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À première vue, on pourrait les prendre pour de simples plates-bandes, soigneusement bordurées avec de la pierre de schiste, très présente en Anjou. De taille identique – environ 5,3 mètres par 2,3 –, ces rectangles de terres sont alignés sur 70 mètres, le long du mur d’enceinte du terrain devant la chapelle Saint-Louis du Champ des Martyrs d’Avrillé, en périphérie d’Angers (Maine-et-Loire). Mais un détail vient tout changer : une croix en fer forgé est systématiquement plantée au milieu. Car ces rectangles de terre sont des fosses communes regroupant les restes de 2000 personnes, fusillées par les révolutionnaires lors de neuf fusillades, entre le 12 février et le 16 avril 1794.

Si ces fusillades ne sont qu’un épisode parmi d’autres massacres de l’histoire ensanglantée de la Révolution dans l’Ouest de la France, elles revêtent une importance particulière pour les fidèles catholiques depuis que Jean-Paul II béatifia, en 1984, 99 « martyrs » d’Angers en la basilique Saint-Pierre-de-Rome. 99 bienheureux dont il a été établi avec certitude qu’ils avaient été tués en haine de la foi – « parmi beaucoup d’autres [victimes] sans doute également méritant[e]s », avait précisé le Pape polonais. Si quelques-uns, des prêtres surtout, ont été guillotinés à Angers, la plupart ont été fusillés ici, à Avrillé.

Des « fanatiques »

Comment en est-on arrivé là ? À l’échelle locale, rien en 1789 ne pouvait laisser présager une telle déflagration de violence, la Révolution ayant été accueillie avec une curiosité certaine. Mais l’exaspération gagna vite la population, sous le double effet des mesures anticléricales (Constitution civile du clergé en 1790, destructions d’églises en 1791, déportation des prêtres réfractaires en 1792…) et la levée en masse de 1793 qui devait enrôler 300 000 hommes dans l’armée de la République. Dès lors, la répression s’abat sur la population catholique de la région, soupçonnée à la fois de « fanatisme » et de soutien aux « brigands », nom donné par les révolutionnaires aux insurgés de la « Vendée militaire » – entre Angers au nord et Luçon au sud.

« Chaque fosse contient jusqu’à 200 personnes », relève Louis Menigoz, sacristain chargé de présenter les lieux au visiteur et fin connaisseur de l’histoire des bienheureux martyrs. Sous la fine pluie de ce mois de février, qui rajoute encore de l’humidité à ces anciennes terres marécageuses, il indique l’endroit par où les colonnes de prisonniers arrivaient, enchaînés deux par deux, avant de remonter le long des fosses fraîchement creusées. « La guillotine, installée place du Ralliement à Angers, était lente et coûtait cher, explique-t-il. Les prisonniers étaient donc alignés en bordure de fosse, fusillés puis achevés pour certains à coups de sabre ou de baïonnette. »

Un simple F pour « à fusiller »

Les premiers pèlerins apparaissent secrètement, dès 1795, bravant l’odeur pestilentielle des lieux pour venir prier pour « leurs » martyrs. La haine de la foi catholique ne faisait en effet pas de doute, comme le montrent les interrogatoires expéditifs conservés dans les Archives départementales, pièces maîtresses du dossier en béatification. Ainsi de la bienheureuse Marie Gallard, dont le compte rendu d’interrogatoire indique qu’elle « dit n’avoir jamais été à la messe des prêtres constitutionnels ». En marge du document, la sentence est indiquée par une lettre : « F », pour « à fusiller ». La plupart des bienheureux assument ne pas aller aux messes des prêtres assermentés, mais de prêtres clandestins, les rendant immédiatement coupables de « fanatisme » – motif qui sera d’ailleurs l’un de ceux menant à la guillotine en juillet les carmélites de Compiègne, canonisées par le pape François en 2024 (voir FC n° 3878). Il en va de même pour les religieuses refusant de prêter serment, comme les Sœurs Odile Beaugard et Marie-Anne Vaillot, Filles de la Charité. Le fait qu’elles soient des figures respectées par la population pour leur dévouement aux malades de l’hôpital d’Angers n’empêche en rien leur arrestation. À la question de savoir pourquoi un tel refus de prêter serment, Sœur Marie-Anne Vaillot répond simplement : « Ma conscience ne me le permet pas. » En marge du compte rendu de la sentence, toujours la même lettre : « F ».

À l’intérieur de la chapelle, les centaines d’ex-voto sont le signe de la dévotion qui règne au Champ des Martyrs. Malgré de fortes tensions dans les années 1970 qui ont presque vu la chapelle être rasée, la mémoire des fusillades d’Avrillé n’a pas disparu, même si elle reste discrète. « Non seulement les gens du coin ont un tempérament de taiseux mais, en plus, les fusillades restent un traumatisme, celui d’un massacre entre frères, estime Louis Menigoz. Encore aujourd’hui, elles restent une histoire de trahison : il y a ceux qui sont morts, mais il y a aussi ceux qui les ont tués et ceux qui ont laissé faire… »

Depuis une quinzaine d’années et, semble-t-il, plus encore depuis la crise du Covid, la mémoire se ravive. Pour preuve : la chapelle s’apprête à installer de nouveaux ex-voto, pour donner suite à une demande croissante des fidèles, de plus en plus nombreux. Et, chaque année, un pèlerinage est organisé par l’Association des descendants des martyrs d’Avrillé (ADMA), qui compte 500 membres, empruntant le même itinéraire que celui des martyrs se rendant à leur exécution. « 99 bienheureux, ce n’est pas rien ! s’exclame Cyrille Avot, président de l’ADMA. Chez les descendants, ils ont toujours été présents dans les prières en famille. On se doit d’entretenir leur mémoire, car ce sont des gens qui ont donné leur vie pour la foi. »

À gauche : À l’intérieur de la ferme de la Milandrie, la table sur laquelle le bienheureux Noël Pinot s’apprêtait à célébrer la messe. À droite : La malle dans laquelle il a tenté de se cacher pour échapper à son arrestation est conservée dans l’église Saint-Aubin du Louroux-Béconnais. © Constantin de Vergennes



L’abbé Pinot, une figure locale

Dans le chœur tout autour de l’autel de la chapelle Saint-Louis du Champ des Martyrs, de grandes plaques de marbre indiquent les noms des 99 martyrs d’Angers béatifiés en 1984. Ou plutôt, de 99 martyrs plus un : en tête de liste, car béatifié dès 1926, figure l’abbé Noël Pinot, curé du Louroux-Béconnais, guillotiné le 21 février 1794. Le prêtre angevin est une figure locale, tant sa statue est répandue dans les églises de la région et puissamment évocatrice : en chasuble, les mains liées dans le dos et montant à l’échafaud.

Né en 1747, Noël Pinot est le deuxième prêtre d’une fratrie de seize enfants. Installé curé de la commune du Louroux-Béconnais en 1788, à l’ouest d’Angers, il suit comme ailleurs le surgissement de la Révolution dans une terre où les cahiers de doléances ne brillaient pas par leur animosité. Mais c’est le serment à la Constitution civile du clergé, qui entend créer une Église de France coupée de Rome, qui entraînera son martyre. Aujourd’hui encore, l’église Saint-Aubin du Louroux-Béconnais conserve la croix qui figurait en face de la chaire dans laquelle, explique le panneau, « en présence de la municipalité, [l’abbé Noël Pinot] refusa de prêter serment hérétique et schismatique à la Constitution civile du clergé ». Comme de nombreux autres prêtres du clergé français, l’abbé choisit la clandestinité plutôt que la fuite et va, de fermes en fermes, distribuer les sacrements aux catholiques restés fidèles aux prêtres réfractaires. C’est dans l’une d’entre elles, la Milandrie, que surviendra son arrestation.

Une simple table en bois

« Noël s’est tenu à cet endroit précis ! » s’exclame l’abbé Kevin-Emmanuel Labbé, en pointant du doigt le sol de la ferme de la Milandrie, située le long d’une route en rase campagne. L’ancien vicaire de la paroisse Bienheureux-Noël-Pinot du Louroux-Béconnais, est intarissable. « Le bienheureux Noël Pinot est un gars de chez nous. Dans le coin, les familles gardent encore son souvenir, explique le jeune prêtre. Son martyre est venu couronner une vie simple, donnée à ses paroissiens, nous montrant que la sainteté se déploie aussi dans le quotidien. »

Vivant la nuit et dormant le jour, afin de ne pas être repéré, le bienheureux Noël Pinot doit son arrestation à la trahison d’un pauvre qu’il avait pourtant aidé mais qui, l’ayant aperçu un soir alors qu’il prenait l’air, est parti le dénoncer pour toucher l’argent promis à de telle « prise ». Lorsque les révolutionnaires approchent, Noël Pinot s’apprêtait à dire la messe sur une simple table en bois massif, conservée aujourd’hui à la Milandrie.

Arrêté, il est emmené au Louroux-Béconnais, non sans être violenté sur la route. Jugé par un prêtre défroqué de Paris, il est condamné à mort pour « conspiration contre la République française », avec exécution de peine sous 24 heures à Angers.

Son exécution marquera durablement les esprits. « Noël Pinot est au cœur d’une véritable mise en scène, puisqu’on lui fait revêtir ses habits sacerdotaux pour son exécution », souligne l’abbé Kevin-Emmanuel Labbé. S’il est certain que l’abbé Pinot a prononcé « Mon Dieu, qui avez donné votre vie pour moi, qu’avec plaisir je donne la mienne pour Vous » avant de monter à l’échafaud avec chasuble, aube et étole, la tradition met en avant d’autres paroles, le psaume 42, qui correspond aux prières au bas de l’autel récitées alors par les prêtres au début de la messe : « Introibo ad altare Dei », « j’irai vers l’autel de Dieu ». L’hypothèse est d’autant plus probable que la guillotine de la place du Ralliement, à Angers, se trouvait à l’emplacement exact du maître-autel de la collégiale Saint-Pierre, démolie par les révolutionnaires avec deux autres églises en 1791 et dans laquelle le frère de Noël Pinot avait été chanoine. La mise à mort d’un prêtre en tenue sacerdotale marqua la population qui y vit un sacrilège et gêna jusqu’aux « patriotes ». Aussi, lorsque le couperet d’acier s’abattit sur la nuque du bienheureux Noël Pinot, les commissaires lancèrent de traditionnels « Vive la République ! » dont l’écho mourut dans le silence de la foule.

Des reliques à la mairie

« Aujourd’hui, les jeunes s’approprient la mémoire de Noël Pinot, car ils voient bien qu’il est un modèle de persévérance dans la vocation : à sa suite, il s’agit de faire à fond son devoir d’état en donnant sa vie, laïcs comme consacrés » estime l’abbé Kevin-Emmanuel Labbé. Adeline, une paroissienne de la paroisse Bienheureux-Noël-Pinot rencontrée à la Milandrie, sourit de son côté : « Sa figure me touche d’autant plus que j’ai un fils prêtre. Je prie Noël Pinot pour lui, car la vie des prêtres est difficile et il leur faut du courage et de la fidélité. »

Signe de la marque laissée dans la commune, trois de ses reliques sont conservées à la mairie du Louroux-Béconnais : un chapelet, une statuette de la Vierge à l’enfant et un rituel. Une étole du bienheureux est quant à elle conservée au presbytère et est toujours utilisée pour les grandes bénédictions et, depuis quelques années, déposée sur le cercueil des prêtres de la paroisse lors de leur enterrement. Quant à la Milandrie, elle accueille régulièrement des messes, célébrées sur la table en bois massif située à l’entrée, afin d’obtenir des vocations sacerdotales pour le diocèse. Preuve, qu’à l’instar des martyrs d’Angers, le bienheureux Noël Pinot est une figure d’avenir.