Il est heureux qu’un essai, dû à un religieux de la Compagnie de Jésus, évoque la vie, l’œuvre et la postérité d’un jésuite aussi éminent que le Père Gaston Fessard (1897-1978). Sa personnalité a marqué le XXe siècle, comme auteur spirituel de grande fécondité, mais aussi comme « adepte de la contemplation dans l’action ». Deux manifestes de sa main ont particulièrement marqué l’histoire : France, prends garde de perdre ton âme (1941) contre le nazisme et France, prends garde de perdre ta liberté (1946) contre le communisme.
Avec la distance, la lucidité dont il fit preuve, notamment à l’encontre d’un certain progressisme, apparaît d’autant plus remarquable qu’elle est à mettre en relation avec le risque d’apostasie encouru de la part de toute une mouvance ecclésiale. Son dernier ouvrage, Église de France, prends garde de perdre la Foi !, avec une préface de son grand ami Henri de Lubac, sonne encore comme un avertissement. « Fessard ne se borne pas à un procès d’intention. Il analyse avec précision les documents récents de la pastorale épiscopale en France en montrant comment certains présupposés anthropologiques ou sociaux altèrent la foi elle-même. […] À la prétention d’une praxis sans référence à la vérité révélée, il oppose le discernement ignatien ; à l’activisme horizontal, il rappelle que l’Église est d’abord hiérarchique parce que sacramentelle, c’est-à-dire orientée par le Christ vers le Père. »
Un des aspects de l’œuvre de Gaston Fessard paraît d’une actualité étonnante. C’est celui qui touche à la question particulièrement cruciale de l’amour humain, avec la dévalorisation de la différence des sexes, la promotion du concept de gender et l’invraisemblable complaisance à l’égard du transsexualisme qui produit tant de dégâts. On pourrait y ajouter encore un néo-féminisme virulent, prompt à exacerber la haine envers le sexe masculin.
Une autre voie alternative
À l’encontre de ces facteurs de déconstruction, le Père Fessard propose une perspective d’une union de l’homme et de la femme qui structure le destin de l’humanité : « Alors que nos institutions traditionnelles s’affaiblissent et que l’individualisme progresse, tandis que les revendications identitaires fragmentent le corps social, Fessard propose une autre voie alternative. Il mise sur une fraternité qui ne soit ni superficielle coexistence ni fusion autoritaire, mais véritable communion respectueuse des différences. »
À ce propos, je me permettrais de rappeler que j’avais eu recours largement dans un essai intitulé L’amour en morceaux ? (Presses de la Renaissance, 2000) à l’ouvrage du Père Fessard introduit magistralement par le Père Michel Sales : Le mystère de la société. Recherches sur le sens de l’histoire (1997). En effet, la relation homme-femme constitue « la charpente de toutes les structures sociales en même temps que du milieu où éclôt, grandit et tend à s’accomplir la liberté de chaque individu ». Toute la perversité actuelle du gender consiste à dévaluer et même à proscrire la différence sexuelle qui est pourtant fondatrice de toutes nos relations existentielles. Cette dénégation a forcément des effets ravageurs, parce qu’elle aboutit à transformer en véritable chaos les relations humaines, alors que l’union conjugale avec sa fécondité est au cœur même d’une fraternité humaine.
Il faut ajouter à cela que, dans la doctrine sacramentelle, Dieu est participant de l’Alliance, il est garant d’une économie de la grâce, du pardon et de la refondation. C’est pourquoi on aurait sans doute intérêt à revenir à ces notions essentielles dans les discussions présentes, notamment synodales sur ces fondements anthropologiques et théologiques, qui interdisent certaines fausses pistes (telle la recherche éperdue d’un diaconat féminin). La crise universelle de la conjugalité impose des réponses solides et adaptées.
Gaston Fessard. Sa vie, son œuvre, sa postérité. Alban Massie, CLD éditions, coll. « Les veilleurs de la foi », 218 pages, 20 €.
