Tout avait pourtant mal commencé. En 1217, à Assise, lors du chapitre de Pentecôte, François donne libre cours au souffle missionnaire qui l’anime et envoie ses Frères par petits groupes dans toute la chrétienté. Mais mal préparées, ces missions échouent bien souvent. Pourtant, il en faut davantage pour décourager le Poverello. Rapidement, les Frères vont essaimer dans le monde chrétien. Ils atteignent Coimbra et Paris en 1219, Londres en 1224, Cracovie et Copenhague vers 1235. Bientôt, chaque ville européenne dispose de son couvent de Frères mineurs.
Dans le même temps, les Frères tentent des percées en terre d’islam où ils expérimentent diverses méthodes missionnaires : en marge de la croisade, François fait preuve de courtoisie à l’égard du sultan d’Égypte (Damiette, 1219), tandis que cinq de ses Frères remportent la palme du martyre à Marrakech en 1220.
L’Église romaine demande aux Frères de pleinement participer à son action pastorale, notamment dans le domaine de la prédication. À cette époque sont nommés les premiers évêques franciscains (Eudes Rigaud, à Rouen en 1248), et, en 1288, le conclave élit un premier pape franciscain, Nicolas IV. Celui-ci envoie auprès de la cour du Grand Khan mongol plusieurs Frères sous la houlette de Jean de Montcorvin, lequel deviendra le premier archevêque latin de Khambaliq (Pékin) en 1307. Une fervente chrétienté chinoise, dotée de plusieurs évêques et animée par les missionnaires franciscains, subsistera jusqu’à l’avènement de la dynastie des Ming, en 1368. Toujours au XIVe siècle, l’Église confie aux Frères mineurs une charge exaltante mais périlleuse, celle d’assurer en terre hostile la « custodie » (la garde) des Lieux saints. Ils l’assurent toujours à notre époque et permettent aux derniers chrétiens palestiniens de se maintenir en Terre sainte.
En Amérique
Le temps des « grandes découvertes » est marqué par de profondes divisions au sein de l’ordre de saint François. Des branches réformées se font jour (observants, capucins et plus tard récollets), mais cela n’entame en rien l’ardeur missionnaire des Frères. Certains s’embarquent sur les caravelles des grands navigateurs et entreprennent l’évangélisation des populations amérindiennes. En mai 1524, c’est le début de la première grande épopée missionnaire au Nouveau Monde. Les Frères, imprégnés d’idées utopistes et millénaristes, veulent à tout prix protéger les Indiens de l’influence qu’ils jugent néfaste des colons espagnols. Ils s’empressent d’apprendre les langues indiennes, et surtout la plus répandue, le nahuatl. L’œuvre linguistique réalisée par les franciscains du Mexique demeure impressionnante. Le premier dictionnaire de langue nahuatl, publié par Fray Alonso de Molina en 1555, continue à faire autorité.
Les Frères mineurs ont également contribué à l’émergence d’une culture métisse, toujours vivante aujourd’hui, et participé à une réelle inculturation du message chrétien. Le Frère Pierre de Gand († 1572), un flamand, est célèbre pour avoir fondé tout près de son couvent de Mexico une école d’art et d’artisanat destinée aux Indiens.
Au cours du XVIIe siècle, les franciscains de toute couleur de bure se répandent dans l’ensemble de l’Amérique latine, espagnole et portugaise, et s’y rendent très populaires. Leurs grands couvents, construits au cœur des villes (Lima, Quito), abritent des communautés nombreuses qui ont à leur service une main-d’œuvre constituée en partie d’esclaves. Sans céder à l’anachronisme, on peut néanmoins constater que cette situation est en contradiction avec l’esprit de saint François. À l’époque, quelques Frères en ont conscience et sauvent l’honneur des missionnaires. Deux capucins, un espagnol, Francisco de Jaca, et un français, Épiphane de Moirans (1644-1689), s’engagent en faveur de l’abolition de l’esclavage, ce qui leur vaut d’être jetés en prison. Le Français, missionnaire dans l’actuel Venezuela, refuse l’absolution sacramentelle aux propriétaires d’esclaves.
Nouvelle-France et Californie
Aux XVIIe et XVIIIe siècles, les Frères regardent également vers l’Amérique du Nord. En 1615, quatre jeunes récollets français accompagnent l’explorateur Champlain en Nouvelle-France. Le 24 juin, le Frère Denis Jamet célèbre la première messe en terre canadienne. C’est le début d’une épopée missionnaire riche et mouvementée qui a laissé des marques profondes au Québec, en matière de foi et de culture.
Au siècle suivant, et sur la rive du Pacifique, des franciscains espagnols accompagnent une expédition coloniale et, depuis le Mexique, remontent la Californie. Entre 1769 et 1823, ils fondent vingt et une missions à destination des Indiens, lesquelles ont donné naissance à plusieurs villes actuelles, comme San Francisco ou San Diego. La mission-type s’organise autour de l’église, de son cimetière et de la résidence des Frères ; on y trouve des ateliers, une école, un lavoir, et aussi une maison destinée aux jeunes femmes. Les franciscains cherchent à protéger les Indiens, et surtout les femmes, de possibles exactions de la part des soldats espagnols. Comme dans n’importe quelle organisation humaine, tout n’est certes pas idyllique au sein de la mission, et les Frères restent des Européens de leur temps. Mais on peut noter chez Junípero Serra (canonisé par le pape François en 2015) la volonté de permettre aux Indiens d’accéder à une vie chrétienne adulte, par le sacrement de confirmation.
En Asie
Depuis la fin du XVIe siècle, les fils de saint François ont repris la direction de l’Orient. Arrivés en 1593 aux Philippines, des Frères espagnols réussissent à établir des couvents au Japon et à construire une léproserie près de Nagasaki. Mais injustement soupçonnés, six d’entre eux (avec dix-sept tertiaires japonais et trois jésuites) sont crucifiés face à la mer sur une colline dominant Nagasaki le 5 février 1597. C’est le début d’une longue période de fermeture du Japon à l’Occident.
De leur côté, les capucins français, sous la direction du Père Joseph, pénètrent au Moyen-Orient, dans l’actuelle Syrie, en Irak, en Iran, et jusqu’en Inde et en Éthiopie. Ils apprennent les langues, mais ne cherchent pas tant à convertir les musulmans qu’à ramener les chrétiens orientaux dans le giron de l’Église romaine. À l’intention de ces derniers, ils traduisent des traités occidentaux de théologie et de mystique.
Depuis le XIXe siècle
Du fait d’épisodes révolutionnaires souvent anticléricaux, les ordres religieux ont traversé de multiples épreuves dans presque toute l’Europe mais, paradoxalement, cette situation n’a guère affecté les territoires de missions. En France, à chaque expulsion, les franciscains ont tenu à s’implanter hors de l’Europe – Éthiopie, Chine, Brésil, Canada, Inde, ou Afrique subsaharienne –, et y ont porté du fruit. Dans tous ces pays, y compris la Chine, des franciscains ou des capucins, étrangers et autochtones, continuent à travailler à l’annonce de l’Évangile. Un seul exemple : un franciscain italien, le bienheureux Gabriele Maria Allegra a été le premier, en 1968, à traduire l’intégralité de la Bible en chinois.
Aujourd’hui, les Frères mineurs sont les seuls à être présents sur beaucoup de points chauds ou isolés du globe. Le cardinal belge Dominique Mathieu, franciscain conventuel, est l’archevêque latin de Téhéran, tandis que le Frère slovène Tomaž Majcen, également franciscain conventuel, est le pasteur de la minuscule communauté catholique de Nuuk, capitale du Groenland.
