Nos derniers blocs-notes nous ont amenés à reposer la question des relations du politique et du religieux, en rappelant notamment le débat toujours ouvert sur le sujet entre Marcel Gauchet et Pierre Manent. Précisément, le premier publie un nouvel essai (Comment pensent les démocraties ? Albin Michel), qui nous contraint à y réfléchir à frais nouveaux, ne serait-ce qu’en nous interrogeant sur une étrange absence. En effet, l’auteur du Désenchantement du monde, en mettant en évidence l’émergence des idéologies dans l’élaboration et le fonctionnement de la démocratie, distingue trois familles de pensée. Conservatrice, libérale et socialiste. Trois familles de pensée qui répondent, chacune, à une nécessité inscrite dans la réalité sociale et politique : « Faut-il rester fidèle aux modèles du passé ? Faut-il laisser faire autant que possible l’initiative créatrice des individus ? Faut-il une rupture radicale par rapport à ce qui a été jusque-là la condition collective ? 1 »
Avènement du néolibéralisme
Dès le XIXe siècle, ces trois orientations se distinguent dans l’élaboration intellectuelle qui accompagne l’évolution de nos pays européens. Elles continuent aujourd’hui à alimenter le devenir d’un monde en pleine mutation. Ainsi, Marcel Gauchet note l’avènement d’un néolibéralisme qui est apparu avant même la chute de l’empire soviétique. En effet, c’est toute l’économie mondiale qui s’est trouvée bouleversée en 1974 par ce qu’on a appelé le choc pétrolier (phénomène de hausse brutale du pétrole avec ses incidences négatives sur la croissance économique mondiale).
Ce néolibéralisme s’est manifesté par un double phénomène : mondialisation des échanges avec un économisme qui transgresse les frontières encadrant le capitalisme, mais aussi affirmation de plus en plus forte des droits individuels. Double phénomène qui présente des aspects contradictoires, mais qui se trouve contredit aujourd’hui par la poussée généralisée d’un populisme qui se réclame d’ailleurs d’influences idéologiques diverses. La réaction populiste se manifeste avant tout à l’encontre des dégâts de la mondialisation et de l’individualisation.
Comme toujours, Marcel Gauchet apporte un éclairage déterminant sur le domaine politique, en évitant certaines simplifications souvent polémiques, qui ne permettent pas de prendre conscience de la nature de cette réaction, qu’on ne saurait assimiler à on ne sait quelle opération complotiste.
Christianisme social
Cependant, du point de vue qui est le nôtre, il n’est pas possible d’éluder ce qui peut apparaître comme une absence dans le tableau qui nous est proposé. Où se place le courant d’inspiration chrétienne qui, sous le nom de démocratie chrétienne, s’est tout de même distingué dans l’histoire contemporaine de l’Europe ? Il y a bien eu le MRP en France qui, sous la direction d’un Robert Schuman et d’un Georges Bidault, se réclamait d’un certain christianisme social. En Allemagne, en Italie, en Belgique, les formations situées plutôt à droite et au centre affichaient aussi nettement la même référence. Faudrait-il parler d’un déclin ou même d’une disparition progressive de cette démocratie chrétienne, qui aurait perdu la relation avec ses racines et la doctrine sociale de l’Église ? Il n’empêche pourtant que le magistère catholique n’a jamais cessé, notamment avec Jean-Paul II, de rappeler les normes de cette doctrine, tandis que le cardinal Ratzinger mettait en évidence, comme préfet de la Congrégation pour la Doctrine de la Foi, ce qu’il appelait des principes non négociables. N’y a-t-il pas, au moins en projection, la possibilité d’un autre courant à ajouter aux trois familles distinguées par Marcel Gauchet ?
