Pas une semaine ou presque ne passe sans que l’actualité ne soit marquée par des faits divers sordides impliquant l’usage des réseaux sociaux. La semaine dernière, Le Progrès (29/01) évoque ainsi l’agression d’une jeune fille de 15 ans à Saint-Étienne, tabassée par six individus qui se sont empressés de mettre en ligne ensuite la vidéo de leur exploit. La Dépêche (30/01) se penche quant à elle sur l’affreux cas de Clément, 15 ans, qui s’est jeté d’un pont en septembre dernier, dans le Finistère, à la suite, semble-t-il, d’un violent cyberharcèlement.
Conséquences désastreuses
Au-delà de la violence physique, les réseaux sociaux – à commencer par TikTok, Snapchat ou Instagram – sont montrés du doigt pour leur impact psychologique : comportements addictifs, isolement, anxiété, perte de confiance en soi, sommeil instable et dépression. Sans compter les conséquences cognitives désastreuses constatées au sein de la génération Z, de plus en plus hermétique à l’apprentissage long, à la confrontation aux textes, formatée par la pratique du scrolling et ses récompenses aléatoires, ou par les « bulles » algorithmiques qui les enferment dans leurs certitudes et préjugés. Tout avait déjà été magistralement analysé par Bruno Patino dans l’incontournable Civilisation du poisson rouge (Grasset, 2019).
« Les constats sont les mêmes partout : les élèves sont fatigués, ils ont une capacité d’attention qui ne fait que se réduire chaque année. Ils ont besoin de zapper constamment, n’arrivent pas à entrer dans le temps long. On constate également un vocabulaire très pauvre, une incapacité à faire des phrases longues… Ils sont également plus agressifs et ne résistent pas à la frustration. Certains ont aussi un véritable manque d’empathie pour l’autre », constate Clémence Habbaba, professeur d’histoire-géographie dans un collège et cofondatrice de l’association Éducation Numérique Raisonnée, interrogée dans Marie-Claire (30/01).
Dans ce contexte, la proposition de loi semble relever du bon sens. Parmi ses dispositions, le texte prévoit de systématiser le contrôle de l’âge des utilisateurs d’ici la fin de l’année 2026 en passant par des organismes tiers et indépendants, chargés d’examiner les pièces d’identité tout en garantissant l’anonymat. Même les premiers concernés semblent favorables à une régulation : un récent baromètre Odoxa pour Acadomia établissait ainsi que 67 % des adolescents étaient favorables à l’interdiction des réseaux pour les moins de 15 ans. Les exemples venus de l’étranger montrent que de telles mesures ont pu être appliquées sans heurts, comme en Australie où il n’est plus possible d’accéder à son réseau favori depuis le 1er décembre si l’on est âgé de moins de 16 ans.
Malgré l’urgence presque médicale, l’approbation des jeunes et les initiatives similaires à l’international, la proposition de loi sur laquelle se sont penchés les députés français a déjà suscité de nombreuses réserves qui ne proviennent pas des milieux les plus libertaires ou libertariens. Pour Éric Zemmour, par exemple, qui s’exprimait sur X (27/01), cette loi « votée par les macronistes, le PS, LR et le RN, est le doigt dans l’engrenage de la surveillance générale. […] Évidemment, pour vérifier que chaque utilisateur a plus de 15 ans, c’est VOTRE carte d’identité qu’on vous demandera, poursuit-il. Tout le monde sera fliqué au nom de la protection de l’enfance. »
Un point de vue qui s’entend dans un contexte de fichage universel qui nourrit des bases de données géantes dont on ne sait plus très bien qui les contrôle, mais qui pourraient connaître un jour un usage bien moins inoffensif que le ciblage publicitaire. Néanmoins, au nom de cette légitime préoccupation, faut-il rejeter toute coercition quand la jeunesse court un tel danger ? « Tous les parents d’enfants et d’adolescents doivent se réjouir qu’ils grandissent dans un monde où cette drogue leur sera interdite. Il est regrettable d’ailleurs que la loi n’aille pas plus loin en interdisant tout bonnement le smartphone au sein des enceintes scolaires, de la maternelle au lycée. La vérité n’est pas le contraire de l’erreur, et ce n’est pas parce qu’Emmanuel Macron porte cette mesure depuis très longtemps que, par réflexe antimacroniste, il faudrait s’y opposer », analyse Eugénie Bastié dans Le Figaro (28/01).
