Après avoir grandi, à huit années d’écart, dans la tourmente révolutionnaire et ses persécutions contre les chrétiens, Madeleine-Sophie Barat (1779-1865) et Émilie de Rodat (1787-1852), seront témoins de l’effondrement moral, social, religieux, culturel et économique… qui lui succède en France. Loin d’être découragées, les deux jeunes femmes décident de s’engager pour œuvrer à sa reconstruction. À chacune, le Ciel avait donné des talents pour fonder une œuvre éducative pour les filles. Ces deux fondatrices sont les héritières de la bienheureuse Alix Le Clerc, fondatrice des premières écoles primaires pour les filles à la fin du XVIe siècle – que Jules Ferry lui-même reconnaîtra comme « l’acte de naissance de l’enseignement des filles en France » –, qui sera mise à l’honneur par sa congrégation Notre-Dame et par le diocèse de Saint-Dié entre le 2 février 2026 et le 4 mai 2027, à l’occasion des 450 ans de sa naissance.
Premières années
Née à Joigny, en Bourgogne, dans un milieu d’artisans, Sophie Barat (elle sera appelée Madeleine-Sophie dans sa communauté, en raison de sa dévotion à Marie-Madeleine), encouragée et guidée par l’abbé Joseph Varin d’Ainvelle, fonde, à 21 ans, une congrégation féminine pour l’éducation des jeunes filles. Quoique de santé fragile, et se sentant inapte, la jeune fille, très intelligente, est douée d’une culture rare pour l’époque, grâce à l’éducation reçue de son frère. C’est le début de la Société du Sacré-Cœur de Jésus (Congrégation des Dames du Sacré-Cœur), dont le but est d’honorer le Cœur du Christ et de diffuser l’amour de Dieu.
Émilie de Rodat, née dans une famille noble, au château de Druelle, près de Rodez, rencontre, en 1805, le prêtre éducateur Antoine Marty, qui devient son guide spirituel. Après trois essais infructueux de vie religieuse, elle entend, en 1815, l’appel désespéré d’une mère devant la disparition, causée par la Révolution, des écoles gratuites des ursulines : « Les riches ont fondé leurs écoles, mais qu’a-t-on fait pour les pauvres ? » Elle veut devenir « l’institutrice des pauvres ». Âgée de 28 ans, elle ouvre une classe, avec trois amies, pour les filles défavorisées : c’est le début de la Sainte-Famille. « Ce n’est qu’aux pauvres que j’ai pensé en fondant la congrégation », confiera-t-elle plus tard, donnant la priorité aux filles orphelines ou délaissées par leurs parents. « Qu’avons-nous de plus précieux que ces chères enfants ? », écrit-elle à une Sœur. L’accueil des jeunes filles aisées dans ses écoles permettra d’assurer l’équilibre financier.
Madeleine-Sophie Barat, de son côté, veut reconstruire la France chrétienne par la formation des élites, selon la conception ignacienne de l’enseignement. Une volonté inscrite dans les Constitutions de l’œuvre : « La reconstruction de la France, si elle passe par l’éducation, passe avant tout par le rétablissement des bonnes mœurs, de la vraie et solide piété dans le monde. » Pour y contribuer, elle ouvre des pensionnats pour les jeunes filles de la « haute classe de la société », considérant qu’elle était alors « tout à fait négligée » et que « des enfants, destinées à tenir un haut rang dans le monde, ont besoin d’une instruction chrétienne plus solide, d’un fond de piété plus affermi pour les soutenir au milieu des dangers qui les attendent ». Un choix qui ne l’empêchera pas d’ouvrir également de nombreuses écoles gratuites pour les jeunes filles pauvres et d’autres pour celles des classes moyennes, en pleine croissance au XIXe.
Faire des « petites saintes »
Le moteur commun de toute leur action est leur amour de Dieu et des âmes, et leur désir de réensemencer la foi en France, après les sacrilèges de la Terreur. Pour sainte Émilie, la religieuse éducatrice « n’a pour mobile dans les soins qu’elle donne à la jeunesse que le désir de lui enseigner le chemin de la vertu, le chemin du Ciel et de rendre service à la Sainte Église, en contribuant à lui former de bonnes mères de famille, des mères vraiment chrétiennes ». Elle prévient ses institutrices : « Vous n’êtes pas venues ici pour faire de vos élèves de petites savantes, mais de petites saintes. » Très pragmatique, elle recommande qu’à chaque catégorie sociale d’élèves corresponde « un degré d’instruction » utile pour qu’elles puissent un jour « faire face à (leurs) obligations professionnelles et sociales ». C’est une « aristocratie morale » qu’elle souhaite former dans ses écoles, par « une formation de l’esprit et de l’âme ». Ainsi, les études profanes doivent être « saturées de l’atmosphère chrétienne », sans jamais oublier que « la plus importante des études est celle de la religion ».
De son côté, Madeleine-Sophie Barat désire, par son œuvre, « réunir le plus possible de véritables adoratrices du Cœur de Jésus Eucharistie », en faisant de l’éducation le moyen mis au service de la dévotion du Sacré-Cœur. Cette intuition de la fondatrice ne sera pas comprise par tous : parmi les aumôniers et les religieuses, certains souhaitent faire de l’éducation le but premier. Après un long combat, cette vocation de l’œuvre sera finalement inscrite dans les Constitutions de 1815 : « L’éducation chrétienne des jeunes personnes du monde est le premier et le plus important moyen qu’emploie la Société pour honorer le divin Cœur de Jésus, auquel elle est consacrée. » Si elle recommande de « diriger l’ardeur des enfants vers l’étude », Sophie Barat rappelle qu’il faut « profiter de toutes les occasions pour former leur esprit, leur jugement et leur cœur. On se sert de tout, jusque dans les jeux, pour former leur raison. » Ainsi, la formation du jugement des jeunes filles est essentielle, afin qu’elles prennent « connaissance des erreurs du jour (les idées révolutionnaires et les droits de l’homme, toujours actives), pour se former un jugement bien à elles, bien chrétien, pour se conformer sciemment à l’enseignement de la sainte Église », afin que chacune puisse « rendre compte de sa foi ».
Pédagogie de l’amour
Pour mettre en œuvre cette éducation très exigeante, les deux fondatrices transmettent à leurs religieuses la pédagogie de l’amour. « Pour bien remplir nos fonctions d’institutrices, nous devons nous considérer comme les mères de toutes les enfants qui nous sont confiées, rappelle Émilie de Rodat. Ne les grondez guère, ne les rudoyez jamais, gagnez leur cœur, pour le donner ensuite au bon Dieu. » Dans la Société du Sacré-Cœur, Mère Madeleine-Sophie encourage également ses filles à se dévouer sans compter auprès des enfants – qu’elle n’appelle jamais « élèves » –, qui « demandent à être conduites avec fermeté, en même temps avec bonté. Si vous êtes à la classe, faites-les beaucoup travailler ; le travail, c’est tout pour les âmes, après la crainte de Dieu et du péché. À la récréation, soyez tout au jeu pour les y intéresser ; à l’étude, maintenez parfaitement le silence, l’ordre, mais point de raideur ; au dortoir, ayez pour elles des soins, des attentions maternelles, sans manquer cependant de dignité. Vous gagnerez ainsi leur cœur et vous pourrez leur faire du bien, gagnez-les pour Jésus et non pour vous-même. » « On nous pesait au poids de notre amour pour nos enfants », témoigneront ses filles. « Au Sacré-Cœur, la jeunesse est chez elle, en famille », aimait dire Mère Barat.
Pour accomplir cette grande œuvre éducative, Mère de Rodat recommande aux institutrices de se nourrir « de prières et d’oraison », d’être « humbles, mortifiées, pénétrées de l’Esprit de Dieu ». Et face aux enfants les plus difficiles, de « s’armer de patience », « prier » et « se mortifier », leur rappelant qu’elles ne sont pas des institutrices mais des religieuses enseignantes. Le primat de la prière est si important, pour celle qui avait désiré devenir carmélite, qu’elle organise sa congrégation en deux branches : apostolique – pour celles qui souhaitent devenir éducatrices –, et cloîtrée – afin de porter les Sœurs actives par la prière. Cette dernière sera supprimée par le concile Vatican II. Les religieuses apostoliques passent la longue trêve de l’été au cloître, afin de revenir à la source de leur apostolat : l’amour du Christ, faisant reposer l’âme de la congrégation de la Sainte-Famille sur cet équilibre entre contemplation et action.
De son côté, la fondatrice des Dames du Sacré-Cœur exhorte les religieuses à acquérir les plus hautes vertus : « Ah ! ma fille, que cette charge exige de perfection : il faut être doux, patient et cependant ferme. » Le moyen ? « Se revêtir de Jésus-Christ, pratiquer ses vertus à un haut degré – du moins y tendre – s’adonner à la prière et au renoncement du moi ; et alors, Jésus dirige, Jésus inspire ce qu’il faut faire dans telle ou telle circonstance. »
Aujourd’hui, la lumière de cet esprit des origines brille toujours et ne demande qu’à être remis sur le boisseau.
