À la question de savoir pourquoi Dieu s’est incarné, le Credo donne la réponse : « Propter nostram salutem : pour notre salut. » Autrement dit, Dieu s’est incarné parce que nous étions tombés et qu’il a voulu « descendre » pour nous relever.
On en conclut généralement que le prodige le plus extraordinaire de toute l’histoire de la création – l’union intime de l’humanité et de la divinité – n’aurait pas eu lieu sans le péché originel. Si nous n’avions pas roulé au fond d’une crevasse, nous n’aurions pas eu besoin de cette incroyable opération de sauvetage. C’est la doctrine reçue, la doctrine majoritaire, de saint Augustin à saint Thomas d’Aquin.
Il existe toutefois quelques voix dissidentes, minoritaires mais prestigieuses. Ainsi le bienheureux Jean Duns Scot (1266-1308) et saint François de Sales (1567-1622) ont-ils estimé que l’incarnation de Dieu en Jésus-Christ n’était pas seulement, ni même d’abord, une réponse au péché originel mais le dessein fondamental de Dieu dans son œuvre créatrice. Elle serait arrivée de toute façon !
L’union de Dieu et de sa créature
Voyons leurs arguments. D’abord, il est difficile de croire qu’une merveille comme l’union de Dieu et de sa créature en Jésus-Christ ne soit que le remède circonstanciel d’un accident de l’histoire. L’intime réunion du fini et de l’infini serait-elle suspendue à la dépravation de l’homme ? Il y a là quelque chose qui chagrine Duns Scot : « Si la chute était la cause de la prédestination du Christ, il s’ensuivrait que l’œuvre suprême de Dieu aurait seulement été occasionnelle… et que Dieu aurait renoncé à un si grand bien si Adam n’avait pas péché, ce qui semble déraisonnable » (Rep. Par. III, d. 7, q. 4).
Ensuite, Dieu ayant créé le monde pour partager sa gloire, il voulait recevoir l’amour le plus excellent qui soit concevable parmi ses créatures : or, l’amour le plus excellent, le seul « à la hauteur », serait celui d’une créature « déifiée » : « Dieu, écrit Scot, veut être aimé par qui peut le plus aimer en dehors de lui-même… Il prévoit donc son union avec cette nature qui doit l’aimer suprêmement, même si personne ne devait pécher. »
Enfin, Dieu étant amour, et l’amour étant diffusif de soi-même, il va quasiment de soi que Dieu veuille – inconditionnellement et de toute éternité – s’unir le plus étroitement possible à sa créature. Or, la plus étroite union qu’on puisse concevoir, c’est l’union hypostatique, c’est-à-dire l’union d’une personne divine avec une nature créée. Ici, je cède la parole à saint François de Sales : « Dieu connut éternellement qu’il pouvait faire une quantité innumérable de créatures […] auxquelles il se pourrait communiquer ; et considérant qu’entre toutes les façons de se communiquer, il n’y avait rien de si excellent que de se joindre à quelque nature créée, en telle sorte que la créature fût comme entée et insérée en la Divinité, son infinie bonté se résolut et se détermina d’en faire une de cette manière » (Traité de l’amour de Dieu II, 4). Ainsi peut-on concevoir, pour le plaisir, un calendrier liturgique imaginaire – le « calendrier de l’humanité impeccable » – qui contiendrait l’Annonciation, la Nativité et les Rameaux, mais pas la Semaine sainte ! Noël sans la Croix, en somme.
Spéculations imprudentes…
Que répond la doctrine traditionnelle ?
Eh bien, elle répond essentiellement qu’il est impossible d’affirmer avec certitude ce que Dieu « aurait fait » si l’homme n’avait pas péché. Et ce pour une raison simple : les actions libres de Dieu – dont relève évidemment la décision de s’incarner – sont inscrutables pour l’homme. Pour se prononcer avec certitude sur ce point, il faudrait lire dans les pensées mêmes de Dieu. Spéculations imprudentes ! Les seules certitudes factuelles sur les actes libres de Dieu sont données par la Révélation. Or, cette dernière, c’est un fait, ne mentionne qu’un seul motif de l’incarnation : le salut de l’homme pécheur. C’est donc le seul que l’on puisse affirmer avec certitude. « Ce qui dépend de la seule volonté de Dieu, écrit Thomas d’Aquin, et à quoi la créature n’a aucun droit, ne peut nous être connu que dans la mesure où c’est enseigné dans la Sainte Écriture. Aussi, puisque dans la Sainte Écriture, le motif de l’Incarnation est toujours attribué au péché du premier homme, on dit avec plus de justesse que l’œuvre de l’Incarnation est ordonnée à remédier au péché. »
« Des raisons de convenance »
Ce disant, saint Thomas n’exclut pas que Dieu aurait pu s’incarner pour d’autres motifs : « La puissance de Dieu ne se limite pas à cela, car il aurait pu s’incarner même en l’absence du péché. » Et l’on est bien libre, après tout, de faire comme Duns Scot, et d’imaginer les belles raisons que Dieu pourrait avoir de prendre chair dans tous les mondes possibles. Mais il s’agit là seulement de ce que les théologiens nomment des « raisons de convenance ». Pas de preuves. Ce que saint Thomas nie donc absolument, c’est qu’on puisse déduire l’Incarnation par raisons démonstratives.
Si vous reprenez les arguments scotistes, vous verrez d’ailleurs qu’ils sont intéressants mais pas décisifs : le premier dit qu’il serait déraisonnable qu’une merveille comme l’Incarnation soit suspendue au péché de l’homme… Mais qui sommes-nous pour dicter sa conduite à l’Éternel ? Au demeurant, l’argument se renverse : faire de l’Incarnation une pressante nécessité divine, cela revient à lui ôter sa « folie », sa générosité miséricordieuse. N’est-ce pas affadir la gracieuseté de la grâce ?
De même, présenter l’Incarnation comme un « besoin » de Dieu pour compléter sa Gloire, c’est en faire une sorte de nécessité psychologique divine, ce qui revient à nier que Dieu se suffise à lui-même, c’est-à-dire à nier que Dieu soit Dieu.
Dieu est totalement libre
Enfin, dire que sans l’union hypostatique de Dieu et de l’homme en Jésus-Christ, l’amour de Dieu pour ses créatures serait inaccompli, c’est aller trop loin ; c’est laisser entendre que l’Incarnation est une sorte de « dû », et non une surprise.
Les raisons de convenance de Duns Scot sont très belles, d’un christocentrisme splendide et même grandiose, mais elles ne sauraient s’imposer comme des démonstrations. On risquerait, à les durcir, d’oublier que Dieu est parfaitement libre et que la grâce ne se déduit pas comme un théorème. Restons-en à la grande leçon de saint Paul, qui veut que le péché soit l’occasion des plus merveilleux dons : « Là où le péché abonde, la grâce surabonde » (Rm 5, 20).
