Le chef-d’œuvre de Moulins, louange à la Vierge - France Catholique
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Le chef-d’œuvre de Moulins, louange à la Vierge

Image :
Triptyque de Moulins ou Triptyque de la Vierge en gloire, entre 1498 et 1499, Jean Hey, cathédrale Notre-Dame-de-l’Annonciation, Moulins, Allier, France. © C2RMF/Thomas Clot

Le chef-d’œuvre de Moulins, louange à la Vierge

Le chef-d’œuvre de Moulins, louange à la Vierge

Après trois années de restauration, le Triptyque du Maître de Moulins est exposé au Louvre. Un chef-d’œuvre absolu, qui est d’abord un hymne à l’Immaculée Conception.
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L’importance de ce chef-d’œuvre de la peinture française, réalisé à l’aube de la Renaissance à la cour des ducs de Bourbon, a longtemps été occultée par les débats sur l’identité de son auteur. Probablement peint en 1498 et aujourd’hui attribué à Jean Hey, peintre et portraitiste virtuose formé à l’école flamande, ce retable était vraisemblablement destiné à orner la collégiale des Bourbons, à Moulins – elle ne deviendra cathédrale qu’en 1822, avec la création du diocèse. Les trois volets du triptyque furent disjoints à une date inconnue.

C’est en 1795, lors de l’inventaire établi par Charles-Henri Dufour, un élève de David, que l’on trouve la première mention de l’œuvre, cantonnée à l’évocation des seuls panneaux latéraux. Il faut attendre 1837 et la visite de Prosper Mérimée, inspecteur général des Monuments historiques, pour que soit perçue l’unité des trois panneaux et reconnue l’insigne valeur artistique de l’ensemble. A posteriori, Dufour écrira dans ses Mémoires : « Ce tableau de la Vierge avec les attributs dont elle est environnée est un monument précieux d’archéologie pour ceux qui peuvent le comprendre. » Réuni et restauré entre 1870 et 1880, puis installé dans la sacristie des évêques en 1887, il y est depuis lors vénéré sans interruption, à l’exception de quelques prêts lors d’expositions à Paris ou à Londres – la dernière ayant eu lieu en 1937 – et de sa mise à l’abri à Souvigny, lors de l’Occupation allemande.

« Un lys parmi les épines »

Destiné à n’être ouvert qu’aux grandes fêtes liturgiques, ce triptyque présente sur l’extérieur de ses panneaux latéraux une scène de l’Annonciation. Ce trompe-l’œil en grisaille était destiné à s’intégrer au style gothique de la collégiale. La Vierge y est figurée à gauche, signe particulier de dévotion, méditant les Écritures lorsqu’elle est surprise par l’irruption de l’archange accompagné, autre originalité, d’un chœur angélique dont la légèreté et la finesse annoncent le panneau central. Les anges situés les plus à droite, bras croisés, figés en un énigmatique conciliabule demeurent inachevés. Au second plan, derrière la Vierge, se trouve une branche de lys ornée de trois fleurs écloses. Si, dans les Écritures, le lys symbolise pureté et royauté, le chiffre 3 recèle de multiples évocations : la Trinité, les trois états de la Conception virginale du Christ, Marie étant restée vierge avant, pendant et après la naissance du Sauveur, ou encore un subtil rappel des armes des Bourbons.



« Enveloppée du soleil »

En contrepoint de cette grisaille, l’ouverture des panneaux dévoile un tableau central saisissant, tant par l’acidité et la vivacité de la palette que par la luminosité et la subtilité de la composition. Le motif principal, inspiré du début du chapitre 12 de l’Apocalypse, représente le couronnement de la Vierge en majesté. Marie, trônant sur un siège curule, tient sur ses genoux le Christ, enfant aux traits adultes, qui, de la main droite, donne la bénédiction, et vers lequel elle incline le visage avec grâce et délicatesse. Ses pieds reposent sur un croissant de lune, symbole de l’arrêt du balancier temporel alternant les nuits et les jours. Derrière elle, luit le Soleil de Justice, nimbé d’un arc-en-ciel évocateur de l’Alliance, dont le récent travail de restauration a rendu toute la flamboyance des feuilles d’or qui le composent. De part et d’autre, la hiérarchie angélique aux visages adolescents contemple la scène. Deux anges couronnent avec une infinie délicatesse la Vierge d’un diadème orné de douze étoiles réunissant tribus d’Israël et Apôtres. Enfin, dans une posture étonnante de modernité, deux anges nous invitent à lire le phylactère qu’ils brandissent : « La voici celle dont les chants sacrés font l’éloge : vêtue du soleil, la lune sous ses pieds, elle a mérité d’être couronnée de douze étoiles. »

« Tu es toute belle, Marie »

De part et d’autre du panneau central apparaissent les donateurs de l’œuvre et leurs saints patrons : à gauche, le duc Pierre II de Bourbon, seigneur de Beaujeu, présenté par saint Pierre et, à droite, sous le regard de sainte Anne, la duchesse Anne de France, dame de Beaujeu, fille de Louis XI, accompagnée de leur unique enfant, Suzanne. Ayant présidé aux destinées du royaume de France durant la minorité de Charles VIII, puis lors de la première guerre d’Italie, ils sont au pinacle de leur puissance, comme en témoigne la splendeur de leurs vêtements, des tapisseries et tentures. En commandant ce triptyque l’année où Louis XII accède au trône (1498), les Bourbons, en l’absence d’héritier mâle, cherchent à légitimer leur lignée : le Christ ne semble-t-il pas d’ailleurs y bénir Pierre II ? La présence et les atours de leur fille, qui, comme le prouve l’analyse des repentirs de l’auteur, était initialement coiffée d’un simple bonnet, font écho au privilège accordé par Louis XII de lui laisser le duché en héritage.

Hérauts de l’Immaculée Conception

Leur qualité de descendants de Saint Louis est un élément essentiel de cette légitimation, et la dévotion des Bourbons pour la Vierge Marie et son Immaculée Conception en est un subtil rappel. Au Moyen Âge, en pleine controverse sur l’opportunité du dogme, la Vierge dite de l’Apocalypse est signe de ralliement des hérauts de l’Immaculée Conception dont les Bourbons font figure d’ardents défenseurs. En 1370, le duc Louis II « le Bon », de retour de captivité en Angleterre, demande l’érection de la chapelle ducale en collégiale, en l’honneur de Notre-Dame de l’Annonciation. Il fonde l’ordre de Notre-Dame du Chardon « en l’honneur de Dieu et de la Vierge immaculée ». L’insigne d’apparat de l’ordre est un collier muni d’un médaillon ovale à « l’image de Notre Dame, selon la figure de l’Apocalypse, entourée d’un soleil d’or, couronnée de douze étoiles d’argent et ayant un croissant de lune de même métal sous les pieds ». Les membres portent une ceinture sur laquelle est brodé le mot « espérance ». On en retrouve le motif au-dessus des arcatures des panneaux extérieurs du triptyque, sur la chape pontificale de saint Pierre et en bas du panneau central, liant les initiales P et A. En 1474, deux ans avant l’instauration par Sixte IV, le 8 décembre, de la fête de l’Immaculée Conception, Jean II, arrière-petit-fils de Louis II et frère aîné de Pierre II, décide d’une fondation en l’honneur du culte marial associant Annonciation et Immaculée Conception. Une messe est alors dite quotidiennement à cette intention en la collégiale.

Au-delà des contingences historiques ou politiques, des influences des Van Eyck, Van der Weyden ou Van der Goes, des emprunts italianisants notamment perceptibles dans son cadre original, si le Triptyque de Moulins demeure aujourd’hui incomparable, c’est parce que l’artiste a sublimé de façon remarquable la place singulière de la Vierge dans l’histoire du Salut. Ce chef-d’œuvre, à l’instar du phylactère du tableau central, loin d’une simple paraphrase de l’Apocalypse, nous invite à la contemplation, à la méditation et à la reconnaissance des « mérites » de la Vierge de l’Annonciation, premier mystère joyeux, jusqu’à son couronnement, dernier mystère glorieux. 

Le Triptyque de Moulins est exposé au Louvre jusqu’au 31 août 2026. Aire Richelieu, salle 831. Sauf le mercredi soir en nocturne.