Qui ne connaît l’avertissement de Paul Valéry au lendemain de la Première Guerre mondiale : « Nous autres, civilisations, savons que nous sommes mortelles. » Ce terme de civilisation est revenu dans le langage commun. Est-ce depuis le fameux essai de Samuel P. Huntington Le Choc des civilisations (1996) publié au lendemain de la chute du mur de Berlin en réponse à un autre essai, celui de son compatriote Francis Fukuyama, La Fin de l’histoire (1992) ? Toujours est-il que cette attention portée sur un concept aussi important pour l’intelligence de l’Histoire s’explique aussi par le trouble actuel. Lorsque l’immense mosquée construite à Strasbourg, à l’initiative de la Turquie, s’inscrit dans le même paysage que la célèbre cathédrale, on est en droit de s’interroger au moins sur la confrontation des civilisations.
Athènes et Rome
C’est André Malraux qui écrivait que toute civilisation s’agrégeait autour d’une religion. Certes, il est diverses façons d’envisager comment se forme une communauté sociale, comment ses mœurs s’élaborent et s’affinent. De ce point de vue, les grandes études de Norbert Elias sont précieuses de la part d’un sociologue qui s’intéresse surtout aux évolutions politiques. Le religieux n’est pas l’objet central de celui que l’on redécouvre aujourd’hui du fait de phénomènes de décivilisation. Mais le face-à-face d’une mosquée et d’une cathédrale contraint d’en revenir à la définition de Malraux, d’ailleurs rejoint par Valéry. Ce dernier avait mis en évidence le rôle de l’hellénisme, de la romanité et du christianisme associé à sa source juive dans l’élaboration de l’Occident.
« La conquête chrétienne »
Mais Valéry insiste sur la spécificité chrétienne : « Tandis que la conquête romaine n’avait servi que l’homme politique et n’avait régi les esprits que dans leurs attitudes extérieures, la conquête chrétienne vise et atteint les profondeurs de la conscience. […] La nouvelle religion exige l’examen de soi-même, on peut dire qu’elle fait connaître aux hommes d’Occident cette vie intérieure que les Indous pratiquent à leur manière. […] Le christianisme propose à l’esprit les problèmes les plus subtils, les plus importants et même les plus féconds. Qu’il s’agisse de la valeur des témoignages ; de la critique des textes, des sources et des garanties de la connaissance ; qu’il s’agisse de la distinction de la raison et de la foi, de l’opposition qui se déclare entre elles, de l’antagonisme entre la foi et les actes et les œuvres ; qu’il s’agisse de la liberté, de la servitude, de la grâce ; qu’il s’agisse des pouvoirs spirituels et matériels, de leur mutuel conflit, de l’égalité des hommes, des conditions des femmes, le christianisme éduque, existe, fait agir et réagir des millions d’esprits pendant une suite de siècles » (Europes de l’Antiquité au XXe siècle).
Foi et civilisation
Entre cette appréciation de ce que Chateaubriand aurait appelé « le génie du christianisme » et le regard du fidèle, singulièrement du théologien, existe une réelle distance. Que l’on lise, par exemple, Méditation sur l’Église du Père de Lubac, on se trouve transporté dans une tout autre dimension, car l’Église est d’abord un mystère, celui que l’on ne pénètre que par la foi surnaturelle. On a beaucoup entendu ces derniers temps que seule la foi rendait compte de l’essence du christianisme, au-delà de tout aspect civilisationnel. Mais cet aspect-là est un fait avéré qui peut être pour beaucoup une première ouverture au Mystère.
