Tout aura été dit sur le cas de conscience que fait surgir l’opération « Absolute Resolve », montée par les États-Unis pour capturer le président vénézuélien, au cours de laquelle une partie de son équipe de sécurité aurait été abattue. Est-il légitime de violer le droit international et d’intervenir militairement dans un pays souverain, aussi peu recommandable soit son dirigeant et aussi probable soit son implication dans le narcotrafic ? Plusieurs fois, les évêques vénézuéliens avaient condamné les exactions du régime, dont les crimes et l’impéritie avaient poussé à l’exil des millions de personnes : « Si quelqu’un doit partir, c’est celui qui est responsable de la corruption qui condamne les malades à mourir faute de soins, de médecins et de médicaments » et « ceux qui bafouent la dignité des Vénézuéliens », avait ainsi déclaré Mgr Víctor Hugo Basabe.
Mais l’urgence de protéger sa propre population – en l’occurrence les Américains inondés de cocaïne – justifie-t-elle de balayer un principe du droit international, en arguant qu’il s’agissait d’une opération de police et non d’une opération militaire ? Et encore faut-il, pour analyser le problème avec justesse, savoir dans quel cadre juridique on s’inscrit vraiment : « L’arrestation ciblée d’un individu soupçonné de crimes internationaux majeurs relève d’un registre juridique distinct : celui du droit pénal international des personnes, et non du droit des relations interétatiques », observe Julien Lalanne de Saint-Quentin dans Le Figaro (05/01).
Réserve de pétrole
À supposer que la lutte contre les cartels soit la vraie justification de cette opération, et non le désir d’abattre un régime hostile à Washington qui – au passage – contrôle la plus grande réserve de pétrole du monde, cette question soulève de vraies difficultés. Paradoxalement, les opérations clandestines menées par les services action des grandes agences de renseignement depuis des lustres suscitent moins de cas de conscience. Pratiqués dans l’ombre, les meurtres et enlèvements commandités par les États sont presque acceptables, alors qu’ils deviennent scandaleux lorsqu’ils sont commis au grand jour. Bref, l’assassinat de Maduro par un commando clandestin de la CIA aurait sans doute fait couler beaucoup moins d’encre que le raid du 3 janvier qui révèle une réalité que bon nombre d’idéalistes refusent de voir : il n’existe pas de démocratie libérale qui ne fraye pas un jour ou l’autre avec des pratiques aussi pragmatiques que violentes. Le monde, et on peut le regretter, ne saurait être régulé que par la grâce du « doux commerce » et du droit.
Certains voudraient voir dans l’enlèvement de Nicolás Maduro une rupture majeure dans la pratique diplomatique. Il marquerait l’entrée dans une « nouvelle ère » des relations internationales, régies désormais par la loi du plus fort et la prééminence des intérêts particuliers des nations, au détriment de la coopération et du consensus.
Chasse gardée
Posons l’hypothèse néanmoins que la personnalité du commanditaire de cette opération, en l’occurrence Donald Trump, n’est pas étrangère à cette dramatisation. Aussi imprévisible et fantasque que soit le locataire de la Maison-Blanche, il n’a pourtant rien inventé et sa décision relève de doctrines anciennes : l’interventionnisme américain n’a rien de nouveau, en particulier dans cette région, le « bassin de la Caraïbe », où Washington a toujours pourchassé ses adversaires : on retrouve ici un parfum de la doctrine Monroe de 1823, qui fait de l’Amérique latine la chasse gardée des États-Unis. Mais « Absolute Resolve » n’est pas sans évoquer aussi une forme… d’idéalisme. « On se retrouve ici, somme toute, dans une relecture « new wave » du wilsonisme qui a justifié les interventions américaines sous prétexte de promouvoir la démocratie et la stabilité, fût-ce contre le principe d’autodétermination des peuples », explique ainsi François Vuillemin dans La Nouvelle Revue Politique (04/01).
