Notre « confinement » - France Catholique
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Le journal de la semaine

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Notre « confinement »

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L'arbre de vie, XIIe siècle, basilique Saint Clement, Rome.

Si ma mémoire fonctionne (une supposition de plus en plus hasardeuse), mes débuts théâtraux ont eu lieu au CP, quand j’ai joué un vétéran âgé de la guerre de Sécession. Le début de mon texte était : « voici le Decoration Day (Jour de Décoration), et je suis confiné dans mon lit, trop vieux pour participer au défilé ». Ayant maintenant atteint 87 ans, il est probablement prudent d’informer une génération plus jeune que « Decoration Day » était le nom du congé que nous célébrons maintenant comme « Memorial Day » (Jour de Commémoration). Decoration Day tenait son nom de la pratique de décorer les tombes de ceux qui avaient servi leur pays jusqu’au sacrifice ultime.

Ce qui a réveillé ce souvenir de 80 ans est le mot qui s’attardait dans la bouche d’un gamin de 7 ans : « confiné ». A l’époque, cela suscitait probablement des associations avec la rougeole, la coqueluche et être malheureusement « confiné » au lit bien qu’heureusement dispensé d’école. Maintenant, vivant dans une résidence pour seniors, les associations se font plutôt avec des déambulateurs, fauteuils roulants et séjours à l’hôpital – perspectives et confinements moins plaisants.

Mais même ceux-là font pâle figure à côté du « confinement » rapporté dans l’évangile de ce troisième dimanche de l’Avent : Jean le Baptiste, confiné en prison, contraint physiquement et spirituellement, pose la question angoissée : « es-tu celui qui doit venir ou devons-nous en attendre un autre ? » (Matthieu 11, 3).

« Confinement » porte le sens d’être « bordé », « limité », tenu par des « frontières ». Dans ce sens nous sommes tous « confinés » : par des capacités physiques, des dons naturels et pour finir par notre mortalité commune. Comme le psalmiste l’admet tristement : « le nombre de nos années est de 70, ou même 80 si nous sommes solides… mais elles sont vite passées et nous disparaissons » (psaume 89, 10).

Bien sûr, fils et filles d’Adam et Ève, nous nous rebellons trop souvent contre les limites et les restrictions, contre la mortalité. « Le déni de la mort » d’Ernest Becker demeure, même 50 ans après sa parution, un diagnostic transparent de notre détresse personnelle et culturelle. Nous sommes fascinés par l’insinuation : « vous ne mourrez pas… vous serez comme Dieu » (Genèse 3, 4-5).

Alors nous nous efforçons de saisir le fruit qui promet la vie éternelle, la capacité sans limite, la maîtrise de notre destin. Dante décrit de façon mémorable les trois bêtes – le désir lubrique, le pouvoir débridé, la frénésie de notoriété – qui nous titillent et nous aguichent par leurs promesses fallacieuses, alors même qu’elles font dérailler notre voyage vers la vraie vie.

Il ne faut pas une grande imagination pour dépeindre leurs incarnations dominantes actuelles. Elles sont présentées quotidiennement, bien que diversement, sur Fox et CNN. Il faut plus de discernement inquisiteur pour confesser sa propre complicité. Alors nous implorons comme le psalmiste : « enseigne-nous la vraie mesure de nos jours afin que nous atteignions la sagesse du cœur » (Psaume 89, 12).

Pourtant considérer plus attentivement « confinement » peut produire une pénétration plus approfondie. Le mot peut en catimini suggérer son contraire. Il y a par exemple la première syllabe étrangement suggestive « con », dérivée du latin cum, avec. C’est ensemble que nous partageons des limites ; nous formons la frontière les uns des autres, nous sommes liés fermement les uns aux autres. Confinés, nous nous côtoyons – pour le bonheur comme le malheur. « Aïe, il y a les frictions ! » Ou la solution. Peut-être même une ouverture au salut.

Confinés, nous paraissons diminués, réduits, solitaires. Un confinement solitaire est un fac-similé effrayant de l’Enfer. Mais coupez le mot en deux et une réalité transformante peut apparaître. « Con – finis » : une fin commune. Nous partageons un but, un projet, non par nature, mais par pure grâce. La grâce de celui qui va venir ; qui vient toujours, en fait : le Christ de Dieu.

« Qui pourra soutenir le jour de sa venue ? Qui restera debout quand il paraîtra ? (Malachie 3, 2). Même les tonalités les plus suaves de Haendel ne peuvent adoucir l’abrupt de la question.

« Allez, annoncez à Jean ce que vous voyez et entendez : les aveugles voient, les boiteux marchent, les lépreux sont purifiés. Même les morts reviennent à la vie tandis que la bonne nouvelle est annoncée aux pauvres. Heureux celui pour qui je ne suis pas une occasion de chute ».

La véritable portée du scandale a seulement commencé à être révélée en ce dimanche de l’Avent. Nous devons d’abord traverser ce temps d’attente et le miracle mystérieux de Noël. Nous devons voyager dans le désert du Carême et arriver tremblant à la vue de la Croix avant de sonder la réelle profondeur du scandale. Là, transpercé avec le Crucifié, nous pouvons enfin prendre conscience que le confinement absolu est devenue la communion la plus englobante. « Et, quand je serai élevé de terre, j’attirerai tout à moi » (Jean 12:32).

L’Astre du jour qui se lève, illumine notre chemin et révèle notre espérance rayonne toujours en forme de croix. Il révèle l’unique libération du confinement et du désespoir. Dans la même épître où il nous propose de « nous réjouir toujours dans le Seigneur » (Philippiens 4:4), Paul relate quelque chose de son propre voyage transformateur. Il avoue les idolâtries du lignage et du prestige, le zèle fourvoyé qui a limité sa vision et retardé sa rencontre avec le Dieu vivant. Car il en est venu à prendre conscience que vivre vraiment est vivre pleinement dans le Christ, « le fils de Dieu qui m’a aimé et s’est donné Lui-même pour moi » (Galates 2:20). Le Christ est la finalité, le but, l’objectif en Dieu.

Maintenant, le désir dévorant de Paul est « que je puisse connaître le Christ et la puissance de sa résurrection, que je puisse partager ses souffrances et devenir comme lui dans la mort afin de parvenir un jour, si possible, à la résurrection d’entre les morts » (Philippiens 3, 10-11).

Mais cette nouvelle vie n’est pas que pour Paul seul. Les Apôtres partagent dans le Christ l’appel commun à tous. La fin commune – con-finis – à laquelle toute l’humanité est conviée. Pour être non pas simplement à côté les uns des autres, demeurant dans l’inimitié et l’hostilité, mais pour vivre en voisins et plus qu’en voisins. Pour être membres du Corps du Christ, frères et sœurs dans le Seigneur (oserons-nous le dire hardiment?) fratelli tutti en Cristo.

Et les tout-petits qui habitent dans cette nouvelle Création et en vivent sont plus grands même que Jean-Baptiste qui , de son confinement, pouvait seulement le proclamer de loin.

Et donc, durant l’Avent, dans nos commémorations de la mort, de la résurrection et de l’ascension de notre Seigneur, nous exultons en acclamant le Seigneur ressuscité qui continue de venir à nous : « réjouissez-vous toujours dans le Seigneur ; en vérité il est tout près ». Gaudete !


Père Robert P. Imbelli, traduit par Bernadette Cosyn

Source : https://www.thecatholicthing.org/2025/12/14/our-confinement/