S’opposer aux crèches dans les mairies ne relève pas seulement d’une sorte de purisme laïciste. On s’en aperçoit avec la volonté de certains édiles de proscrire dans l’espace social en général – bien au-delà des bâtiments publics – tout ce qui peut s’apparenter à l’évocation de la Nativité chrétienne. S’il faut caractériser la lutte entreprise dans une ville comme Nantes à l’encontre de Noël, c’est de substitution d’imaginaire qu’il faut parler. Un imaginaire dont tout un courant de la pensée contemporaine a souligné l’importance. Ainsi, le philosophe Cornelius Castoriadis a-t-il pu repenser le domaine politique sous l’angle de « l’institution imaginaire de la société ». Il n’y a pas de lien social indépendamment des représentations partagées par l’ensemble des habitants d’un pays.
Grand manteau d’églises
On s’en est aperçu – avec quelle intensité ! – au moment de l’incendie de Notre-Dame de Paris où c’est la France tout entière qui s’est trouvée blessée, au-delà des catholiques déclarés. De Notre-Dame, on s’est mis à rêver au grand manteau de cathédrales, d’abbayes, de toutes les églises jusque dans les plus petits villages. Voilà de quoi était peuplé notre imaginaire national ! Le sinistre parisien a produit des réactions en chaîne, dont on a mal mesuré l’amplitude et les effets. J’ai là-dessus le témoignage d’un évêque qui était poursuivi d’insultes jusque dans la rue et le métro, en 2019. Mystérieusement, tout cela s’est éteint avec l’incendie.
Le sens de nos existences
Voilà qui peut sans doute faire comprendre la vindicte et le projet de ceux qui s’attaquent à l’évocation de Noël. Il s’agit de s’en prendre à un imaginaire qui continue à faire rêver avec d’autant plus d’intensité qu’il se rapporte au sens de nos existences. Ce n’est pas pour rien qu’un Urs von Balthasar a rendu toute son importance à la dimension esthétique de la théologie dans les volumes de La gloire et la Croix. Charles Péguy, dans la galaxie des grands témoins de la beauté du christianisme, est l’un de ceux qui ont le plus contribué à illustrer comment les représentations les plus concrètes, même celles de l’âne et du bœuf dans la crèche, attestent la crédibilité de l’Incarnation.
C’est bien pourquoi la querelle des crèches relève d’une telle importance. Et spécialement dans notre pays. La bataille s’est engagée depuis ce qu’on appelle les Lumières et la Révolution, spécialement la période sanglante de la Terreur. Il s’est agi d’arracher la France du baptême de Clovis de son enracinement chrétien. Cela est allé jusqu’à la volonté de détruire Notre-Dame, après qu’on ait échoué à changer son identité au profit du projet révolutionnaire de régénération de l’espèce en voulant faire d’elle un « temple de la Raison ».
Arendt et le Messie de Haendel
Oui, l’imaginaire est vraiment, comme le rappelle Bérénice Levet, ce qui s’apparente au cœur intelligent. À propos d’Hannah Arendt, dont nous faisons mémoire à l’occasion du cinquantenaire de sa mort, elle rappelle l’importance de son musée imaginaire. Hannah Arendt qui avait été profondément ébranlée par l’audition du Messie de Haendel : « L’Alléluia me résonne profondément encore dans les oreilles et dans le cœur. Pour la première fois, j’ai compris que c’était formidable : un enfant nous est né ! Le christianisme, c’est quelque chose ! » Oui, la vision de la Nativité, au-delà de la naissance d’un enfant, c’est la perception de Dieu dans notre humanité. Il n’est donc pas étonnant qu’on veuille, par tous les moyens, s’attaquer à l’imaginaire de Noël. Même si c’est pour promouvoir l’imaginaire le plus mercantile.
