1 – Le bien commun en principe poursuivi par les hommes s’appliquant à vivre en société et par les responsables de leur organisation revêt intrinsèquement une qualification morale. En ce sens qu’il est destiné à favoriser au maximum le développement et même l’épanouissement humain – personnel et solidaire – du plus grand nombre. Pour la perception et la détermination de ce bien commun et le service de celui-ci moyennant gestion, décisions, lois qui s’y rapportent, il importe au premier chef que ceux qui entendent le promouvoir soient compétents intellectuellement et techniquement dans les domaines qui les requièrent. Bonne volonté et intentions droites ne suffisent pas.
Mais il faut bien voir que, dans cet arc de dispositions requises, le domaine moral, c’est à dire le bien vivre ensemble, est mesurant et même architectonique. Dire ceci n’est pas confondre politique et morale, c’est affirmer que la politique, pour être une bonne politique, une politique qui soit bonne pour la société et pour les sociétés, doit être éclairée et finalisée par des valeurs morales supérieures acceptées de fait, sinon formellement reconnues, par les acteurs.
Les philosophes grecs ne disaient-ils pas que la gestion de la Cité devait revenir en priorité aux Sages ?
Le bien commun dont nous parlons est donc moralement qualifié, ou déficient, selon la justice premièrement (et cela d’autant plus qu’on s’obstine à l’appeler «intérêt général») car il s’agit de permettre et d’organiser les relations humaines selon la justice, où la place et le rôle de l’économie sont basiques (ce à quoi nous ont sensibilisés le marxisme et la sociologie) – ce qui ne veut pas dire unique, tant s’en faut.
Il importe donc essentiellement que les acteurs-organisateurs de la vie publique soient eux-mêmes exempts de déficiences notables sur ce terrain-là. Et il est sain par conséquent que la loi prévoie d’écarter ceux qui par leur conduite personnelle s’éloignent de cette justice économique élémentaire. Pourquoi ? Parce que la justice économique a une incidence directe et repérable sur le champ social. Tu peux difficilement promouvoir le fonctionnement et le règne de la justice économique du corps social, si toi- même bafoues cette justice, c’est à dire si tu t’attribues une part des biens qui ne te revient pas et donc, de façon plus ou moins prochaine, tu frustres autrui de ce à quoi il a droit (les plus indigents en premier lieu). Prenons garde toutefois, dans cette exigence d’exemplarité, à ne pas nous acharner sur des défaillances mineures, oubliant que les hommes politiques ne sont pas d’une complexion différente que le commun des mortels.
En effet si les politiques sont eux-mêmes injustes, quel crédit leur accorder pour qu’ils gouvernent en justice et vérité ? Pour qu’ils corrigent les injustices commises par d’autres ? L’Evangile appelle hypocrisie cette inadéquation.
2 – Connexe à la question qu’on vient d’examiner sommairement, il en est une autre : on se demande si une personne qui n’est pas moralement bonne, de façon globale et prépondérante (tous comptes faits, pourrait-on dire), est apte à faire de la bonne politique. Autrement dit, peut-on attendre qu’elle soit droite en politique, si elle ne l’est pas dans sa vie personnelle ordinaire ? Et à la base même, que penser alors de ses motivations ?
Si politique et morale sont essentiellement distinctes et dissociables (parce que le Bien commun de la société n’aurait pas de qualification morale), pourquoi pas ? Si au contraire la morale qualifie intrinsèquement les finalités politiques ainsi que l’agir et les engagements qui s’y rapportent, il apparaît que la rectitude morale personnelle est nécessaire à un exercice des responsabilités politiques qui soit décidément tourné vers le Bien. Le Bien moral qui prend alors le visage de bien commun de la société civile, du bien vivre ensemble, lequel intègre essentiellement des valeurs morales.
Ce Bien moral, quels que soient les secteurs d’activités dans et à travers lesquels il nous sollicite, est Un en lui-même. Si je soustrais un pan important de ma vie à son attrait et à sa lumière, ne suis-je pas en rupture avec lui ?
Comment dès lors assurer le branchement sur le Bien de mes autres champs d’activité, assurer et établir la communication et le passage du courant en continu ? On voit de ce fait l’importance extrême pour les hommes et les femmes politiques de la cohérence entre leur pedigree moral personnel et socio-professionnel, d’une part, et l’exercice de leur rôle politique, d’autre part. C’est pourquoi dans l’opinion se fait jour de plus en plus l’exigence, pour l’accès aux responsabilités politiques, d’avoir un casier judiciaire vierge, comme c’est le cas pour de nombreuses autres professions de service public.
Bien sûr, les êtres humains ont droit à l’erreur et sont capables de s’amender et de se racheter. Les fautes morales et les conduites répréhensibles ne doivent pas en général être imputées à vie. La société doit accepter que les coupables puissent se relever. Sur fond de sévérité juridique et morale spécifique concernant les prétendants à des postes de responsabilité politique élevés, il faut donc mettre en place des temps de peine, d’amendement et de réhabilitation – ce qui se fait déjà lorsqu’un politique est pris dans un exercice frauduleux de ses fonctions.
La vérité de ce que j’avance – ce lien requis entre la rectitude morale d’une personne et la légitimité (le bien fondé) de sa représentativité publique – est confirmé par le fait que ceux et celles qui sollicitent les suffrages des électeurs tâchent habituellement de montrer leur parcours sous un jour limpide qui suscite la confiance. A contrario, il ne viendrait à l’idée de quiconque de dire : « Je suis un maffieux, et comme tel, je mérite vos suffrages. »
3 – Est-ce que la probité de la vie morale individuelle est pareillement requise dans tous les secteurs pour garantir la fiabilité d’un candidat en politique ?
Question difficile. En principe, on pourrait dire que oui. Mais nous savons par expérience que l’opinion publique, la société et la Justice privilégient le domaine des rapports des individus à l’argent. L’honnêteté donc, un relatif désintéressement. (Et il en est de même des enseignements de l’Evangile tant par ses avertissements graves et réitérés concernant l’amour et le service du «malhonnête argent» que par ses exhortations à s’en détacher)
Pourquoi cette focalisation sur l’argent ?
Parce que le rapport des individus à l’argent a une incidence directe et fondatrice sur la santé de l’économie et la marche de la société.
Parce que le rapport à l’argent permet une appréciation objective et mesurable.
Parce qu’un rapport vicié à l’argent est la première injustice repérable, dont la répercussion sociale est chiffrable et immédiate.
On pourrait sans doute en dire presque autant de l’adultère, de diverses sortes d’intempérance et d’addictions, des faux témoignages, des mensonges, de la vie sexuelle déréglée, de l’exploitation et de l’abus d’autrui, de certaines déficiences professionnelles… Et à plus forte raison, de l’élimination d’embryons innocents et faibles par avortements multipliés.
Ce serait une attitude puritaine, voire inquisitoriale, que d’éplucher dans le détail la vie tout entière du personnel politique. La société civile n’a pas à être conduite par des gens irréprochables, des «saints», mais par des hommes et des femmes d’une certaine probité, communément voulue, plébiscitée et observable. On attend d’eux qu’ils fassent correctement leur travail terrestre, pas qu’ils soient des modèles de vie parfaite, ce qui est la vocation de ceux qui sont visiblement au service prioritaire du Règne de Dieu.
4 – Je pense néanmoins qu’aujourd’hui les dispositions sociétales légales concernant l’avortement (pratiqué et encouragé sans restriction), le mariage gay, la procréation artificielle médicalement assistée, avec don de gamètes exogènes, ouverte aux femmes célibataires ou vivant en couple (un papa + deux mamans), la gestation pour autrui GPA (mère biologique + mère porteuse + deux papas), l’utilisation de l’embryon à d’autres fins que lui-même (bébé médicament)… toutes ces «avancées» dans le domaine bio- éthique bafouent gravement l’anthropologie et le donné précieux de la nature humaine. Les personnes qui prospèrent dans ce champ, le promeuvent, l’organisent et le manipulent, ou même l’approuvent et le soutiennent – y compris donc le gouvernement actuel – ne sont pas dignes de recevoir les suffrages de nos concitoyens. Ou du moins ne doit-on les leur donner que sous conditions, en attendant mieux, ou parce qu’ils sont «moins pires» que d’autres. Il y a là plus grave que quelques répréhensibles détournements de fonds, puisque c’est le droit de vivre des tout-petits, la naissance même de l’homme, sa filiation, la vie et la survie de notre espèce humaine qui sont en cause.
Par ordre d’importance, c’est ce domaine de la vie publique qui est à moraliser – humaniser – en priorité.
Pour aller plus loin :
- Quand le virtuel se rebelle contre le réel, l’irrationnel détruit l’humanité
- Catholiques dans la vie publique en Espagne
- Jean-Paul Hyvernat
- La République laïque et la prévention de l’enrôlement des jeunes par l’État islamique - sommes-nous démunis ? Plaidoyer pour une laïcité distincte
- Avortement et libéralisme sexuel avancé - les droits de l’enfant, les Nations Unies et l’ «l’Evangile de la Vie»
