« Quels insensés que ces mortels ! » est une phrase souvent citée de Shakespeare. Elle provient du Songe d’une nuit d’été. Dans ma mémoire, je la relis souvent sous cette forme : « quels insensés nous sommes, nous mortels ! », comme si c’était quelqu’un de notre espèce qui prononçait ces mots après avoir regardé les archives en dents de scie de la vie humaine sur cette terre. Mais ce passage est prononcé par Puck, un esprit, un observateur qui n’est pas de notre lignage.
Un non-humain voit notre véritable situation. Pour moi, ce passage de Shakespeare recèle une certaine bonhomie – quelque chose comme « qu’attendez-vous d’autre de ce groupe étrange nommé humanité ? » Les myriades de marottes et, oui, de péchés de notre espèce n’étaient pas ipso facto une raison suffisante pour que nous n’existions point. Sûrement que quelqu’un se réjouit de voir comment les choses tournent. Si les brebis n’étaient pas perdues, « davantage de joie dans le ciel » ne pourrait pas se produire.
Dans notre littérature, les insensés – tels les bouffons de cour ou les humoristes – sont souvent des personnages poignants. Les gens qui nous font rire mènent fréquemment des vies bien tristes – je pense à Jimmy Durante, Bert Lahr, les Marx Brothers ou même Jack Benny. Dans la série « Comedy Central », que je trouve rarement drôle, il me semble voir des hommes et des femmes désespérés faisant de leur mieux pour se persuader que le monde n’est rien d’autre qu’une vaste plaisanterie.
Pourtant, sans surprise, on trouve presque partout des histoires amusantes, des incidents, des contes, des parodies et des auto-descriptions caricaturales. Que seraient nos vies sans cela ? Tout humoriste, et probablement tout être humain, à un moment donné, doit se voir ou permettre aux autres de le voir comme un imbécile.
Les Ecritures ne s’attardent guère sur les insensés. Nous ne sommes pas censés traiter quelqu’un d’imbécile (Matthieu 5:22). Il y a l’insensé qui clame que : « il n’y a pas de Dieu » (Psaume 14:1). On peut débattre pour savoir si tous ceux qui font cette déclaration sont des insensés ou non. Paul explique aux Corinthiens que ce que les philosophes enseignent est souvent joliment stupide. Il nous dit même que « la folie de Dieu est plus sage que la sagesse des hommes ». En attendant, les Gentils pensent qu’enseigner un Christ crucifié est quelque peu fou. Le psaume 2 nous dit : « celui qui siège dans les cieux doit rire » de ceux qui fulminent contre le Seigneur.
Un certain nombre d’études sont centrées sur la notion paradoxale du « Christ fou ». L’optique de telles considérations est que le Christ paraît si étrange aux yeux du monde qu’Il sera toujours pris pour un fou ou un insensé. Ses propres proches semblent avoir pensé ainsi. Confronté à la possibilité que le Christ soit vraiment ce qu’Il prétendait être, nous n’avons qu’une faible marge de manœuvre. Soit Il était un insensé, soit Il était le Messie. Si ce dernier cas est le bon, alors le terme a un sens entièrement nouveau quand on Le déclare insensé.
Cependant, dans un autre sens, la bêtise prétend à une certaine perspicacité quant à notre place dans le monde. Toutes les choses ne sont pas sérieuses. Toutes les choses sérieuses ne sont pas solennelles. Presque toutes les occasions solennelles peuvent être sujettes à un éclat de rire quand quelque chose tourne de travers. Quand nous saisissons enfin la chute d’une histoire drôle, que nous la comprenons, nous ressentons une euphorie. Paul parlait de la grande joie de ceux qui ont participé à une course. On ne peut pas trouver de joie dans une existence atone.
Dans une séquence intitulée « Charlie Brown et l’estime de soi », Charlie est assis tout seul sur un banc de la cour de récréation. Il se dit à lui-même fort tristement : « je dois toujours déjeuner seul ». Mais il ajoute : « pour sûr, j’aimerais bien déjeuner avec cette petite fille rousse ». Il lui vient une idée folle : « je me demande, si j’allais vers elle et lui demandais de manger avec moi… » Mais toujours en lui-même, il imagine : « elle me rirait probablement au nez ». Et de conclure de façon déchirante, toujours en lui-même : « c’est dur à supporter, quand on vous rit au nez ».
Un insensé, cela existe ? Je suppose que vous pourriez dire : « oh que oui, j’en rencontre un ou deux chaque jour ! » Nous savons que les autres nous croisent. Nous nous demandons s’ils nous tiennent pour des insensés. Et si c’est le cas, ont-ils des raisons pour penser ainsi ? Bien souvent, c’est le cas.
Je me rappelle d’une ballade dont le refrain était : « je suis fou, je le sais, de t’aimer ». Il est connu que l’amour provoque des choses étranges chez les amoureux. Le monde est amusé (ou du moins il l’était) par des gars dans la lune qui se mettent à agir de façon incohérente parce qu’ils ont rencontré « la jeune dame qu’il fallait ». Les « querelles d’amoureux » peuvent bien finir par des rires, c’est qu’en creusant un peu, on découvre en soi une sottise ou une autre.
Mais l’image paradoxale du « Christ insensé » obsède. C’est l’homme tenu pour fou par de savants professeurs, des clercs, et même sa parenté, qui nous a rachetés. Pourquoi le raillaient-ils ? Je suppose que c’est parce qu’ils ne pouvaient pas imaginer quoi que ce soit de mieux que ce qu’ils possédaient déjà. Le Divin Fou le pouvait.
James V. Schall S.J., qui a été professeur à l’université de Georgetown durant trente cinq ans est l’un des écrivains catholiques les plus féconds en Amérique.
Illustration : Mickey Rooney dans le rôle de Puck dans le film « Le songe d’une nuit d’été », en 1935.
Source : https://www.thecatholicthing.org/2017/03/28/on-fools/
Pour aller plus loin :
- Un manque de cohérence insensé et béni
- Le défi du développement des peuples et le pacte de Marrakech - la fuite en avant des Nations Unies
- La paternité-maternité spirituelle en vie monastique est-elle menacée en Occident ?
- Poursuivons sur la forme
- Le premier souci d’une écologie qui soit vraiment humaine...
