Apocalypse en Égypte - France Catholique
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Le journal de la semaine

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Apocalypse en Égypte

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On ne se refait pas : chaque jour j’écris sur toute une série de « sujets », la plupart du temps les mêmes que lorsque j’étais un éditorialiste en vue, avant de prendre ma retraite l’été dernier. Et pourtant, depuis des mois, je n’ai rien écrit sur le Moyen-Orient, même en passant. Ce n’est pas que je ne suive pas l’actualité. Ce n’est pas que je manque d’idées d’attaque. C’est plutôt une forme d’entropie : une fatigue à l’égard de « l’islamisme » et de ce qui semble devoir être son irrésistible ascension.

J’en suis venu à me demander si les journalistes des années 30 opposés à la politique d’« apaisement » avaient jamais cessé de parler de Hitler parce qu’ils étaient las de se répéter et que rien de ce qu’ils pouvaient écrire y changerait quoi que ce soit. J’avais ce sentiment en feuilletant les pages d’un journal britannique, le Yorkshire Post, de l’époque. Il s’était illustré dans la critique churchillienne du coût que représentait cette politique d’ « apaisement ». Puis soudain, au début de la guerre, il se tut. Il n’y avait plus rien à ajouter.

Au cours des années qui ont suivi le 11 septembre, je traitais régulièrement des événements du Moyen-Orient. Il n’y avait au départ que peu de journalistes dotés d’une bonne connaissance de la région ; pendant les guerres d’Afghanistan et d’Irak, j’eus toute liberté de dire ce que je pensais souvent à contre-courant de l’opinion moyenne.

J’avais également eu la chance avant cela que le remarquable rédacteur-en-chef d’alors du Ottawa Citizen m’envoie en reportage en 1998 en Israël et en Égypte. Dans ce dernier pays, ma mission principale était de m’intéresser à la persécution des coptes. Que cette idée soit venue à l’esprit d’un rédacteur-en-chef d’un quotidien urbain était déjà remarquable en soi. Il pensait en outre que c’était important.

En lisant le propos excellent de George Marlin sur « l’Eglise persécutée » ce mercredi dans ces colonnes, je me rends compte combien je faillis alors à ma tâche. Certes, je me livrais à de profondes recherches au sein de la communauté copte, j’interviewais des membres de la hiérarchie, et en retirais des impressions très vivantes. Je m’entretenais avec tous les défenseurs égyptiens des « droits de l’Homme » que je pouvais trouver, je vérifiais le bien-fondé des rapports sur des atrocités, j’écoutais patiemment ce qu’avait à me dire le cheikh de l’Université Al-Azhar (l’équivalent égyptien musulman de l’archevêque de Canterbury). Beaucoup de platitudes sur « l’amour fraternel » entre les fidèles des « deux religions » égyptiennes. Est-ce que je savais que le pape des Coptes et le Cheikh jouaient au golf ensemble ? Les massacres « occasionnels » de chrétiens dans les villages égyptiens du Delta et de Haute-Egypte étaient toujours sévèrement condamnés.

De ce côté de l’Atlantique, j’avais lu tout ce que je pouvais trouver. Un petit « lobby copte » était alors actif au Congrès. Il cherchait à attirer l’attention sur les persécutions en Égypte et à provoquer une réaction du gouvernement américain. Ses rapports, ainsi que ceux des évangéliques américains qui s’étaient épris de la cause, me fournissaient plein d’éléments factuels.

A la vérité je fus émerveillé de la présence parmi les coptes d’une foi qui évoquait pour moi le premier siècle après Jésus-Christ. Je confiais à un de mes collègues : « C’était comme si les Saints, les Anges, et même Marie et le Christ lui-même étaient au coin de la rue ». Mon enthousiasme d’être témoin d’une telle foi transpirait de mes reportages sur les quartiers coptes comme celui de la ville-poubelle habitée à la périphérie du Caire par les chiffonniers chrétiens qui y avait creusé dans la roche quatre églises-cathédrales à la lisière du désert oriental. J’étais frappé par les statues que j’y découvrais, fraîchement taillées, défi à l’iconoclasme musulman. De style « primitif », œuvre de paysans, elles étaient animées d’une telle vie qu’elles rappelaient l’art chrétien des premiers temps.

Dans un monastère dans le désert, je fus également confondu de la survivance du passé chrétien de l’Égypte au long des siècles de conquête musulmane, coupé de la civilisation catholique implantée en Irlande et en Europe par leurs ancêtre missionnaires.

Treize ans avant les « printemps arabes », je ne pouvais néanmoins m’empêcher de penser que la fin était proche ; que la chrétienté égyptienne était proche de son Apocalypse. Je le sentais aussi dans les propos des plus conscients de mes interlocuteurs coptes : qu’il y avait cette fois quelque chose de différent dans la menace islamique y compris sous le régime de Moubarak qui théoriquement les protégeait.

Tout au long des siècles, il y avait toujours eu un certain niveau de persécution et de temps en temps des pogroms ; une pression permanente sur les chrétiens pour qu’ils se convertissent à l’islam de telle sorte qu’un pays qui comptait sans doute à l’époque des premières Croisades une majorité de chrétiens était devenu majoritairement musulman. Mais sur un arrière plan de tolérance. Avec « l’islamisme » aujourd’hui, c’était différent. Ce n’était plus l’islam du passé.

Homme ou femme copte, chacun ou chacune m’implorait de ne rien écrire sur la persécution et surtout ne pas encourager les soi-disant « amis » à Washington à faire du tapage. Cela ne pouvait qu’aggraver les choses. Et je m’y suis largement plié, m’interdisant de publier quelques « sujets ». J’éprouve aujourd’hui un sentiment de culpabilité au fait d’avoir été si prudent à leur demande. Ne l’eu-je pas été, j’aurais certes pu avoir du sang sur les mains. Car je n’aurai pu dissimuler certaines de mes sources qui auraient été victimes de représailles.

C’est mon cauchemar. Eu-je été envoyé par quelque rédacteur-en-chef aussi perspicace dans l’Allemagne des années 30 enquêter sur la persécution des juifs, j’aurais été confronté au même dilemme. Les juifs eux-mêmes m’auraient imploré de ne pas rendre les choses encore plus difficiles pour eux.

Photo : Eglise troglodyte à Manshiyat Naser (Garbage City)