C‘était un signe particulièrement fort, de la part de Jacques Chirac, que de s’adresser au pays tout entier, pour condamner le retour de l’antisémitisme, depuis la commune du Chambon-sur-Lignon dans la Haute-Loire. Peut-être doit-on simplement regretter que l’attention de l’opinion n’ait pas été suffisamment attirée sur le caractère spécifique de ce haut-lieu du protestantisme français. Il est, certes, louable d’appeler les nouvelles générations à la tolérance qui est une vertu sociale cardinale. Mais, au Chambon-sur-Lignon, il y eut plus que de la tolérance, et même de la fraternité, à l’égard de centaines de juifs qui furent recueillis pendant l’Occupation. On doit parler d’héroïsme, mais surtout d’amour concret, qui expliquent comment les persécutés furent soustraits à la déportation, sans d’ailleurs que la population cherche à se vanter de quelque mérite exceptionnel.
Il faut rendre pleine justice à ces frères protestants dont la culture religieuse était particulièrement éclairée, au carrefour de divers courants, parmi lesquels on trouve même l’influence des Quakers. Dès avant guerre, le maire de la commune, Charles Guillou, devait demander à ses administrés de se préparer à accueillir tous les proscrits chassés par le nazisme. C’est ainsi une communauté fervente, soudée, qui pourra se mobiliser à l’heure du plus grand péril, cachant notamment des jeunes juifs, dans son dispositif scolaire clandestin. Après la guerre, la tradition se perpétuera sous d’autres formes. Le philosophe Paul Ricœur, de retour de captivité, vivra au Chambon plusieurs années d’enseignement et de réflexion, déterminantes pour sa pensée.
On comprend donc le choix de Jacques Chirac. Au Chambon-sur-Lignon “on a aimé les Juifs” au pire moment de la solution finale. L’exemple était plus que judicieux. Il renvoyait à une page lumineuse de notre histoire, en montrant pourquoi l’antisémitisme était pernicieux et criminel. Il signifiait aussi que les meilleures déclarations d’intention ne suffisent pas. Il faut savoir s’engager corps et âmes quand la situation le requiert. Les habitants du Chambon-sur-Lignon avaient une foi qui leur commandait de s’ouvrir inconditionnellement à la détresse. Dans des situations parfois dramatiques – la récente agression d’une jeune femme accompagnée de son bébé dans un RER de la banlieue nord de Paris en est l’illustration – il faut s’inspirer d’un tel exemple, qui montre aussi que les convictions religieuses, loin de susciter l’exclusion, peuvent secourir le prochain au péril quoi qu’il en coûte.
Gérard LECLERC
