3106-Caroline Aigle

lundi 11 février 2008

Jean-Dominique Merchet, 48 ans, journaliste au quotidien "Libération", a publié le récit d’un destin brisé, celui de la pilote de chasse Caroline Aigle.

Qui était Caroline Aigle ?

La première femme pilote de chasse en France. Elle avait été « macaronée », comme disent les aviateurs, en mai 1999. Depuis lors, elle pilotait des Mirage 2000-5, l’un des avions les plus modernes de l’armée de l’air. Cette femme, au parcours iné­dit, est morte en août dernier, fauchée par un cancer, à la veille de son 33e anniversaire.
Caroline Aigle était non seulement pilote de chasse, mais également poly­techni­cienne et championne du monde militaire de triathlon ! Et elle se préparait sérieusement à réaliser son rêve, qui était d’aller dans l’espace. Pour cela, elle avait entrepris une thèse de physique et apprenait le russe...
Ce qui caractérise cette femme, au-delà de ses capacités in­tellec­tuelles et physiques, c’est d’a­bord son exceptionnelle volonté. Lorsqu’elle vou­lait faire quelque chose, elle s’en donnait les moyens.
Caroline était également mère de deux enfants. Marc, qui a aujourd’hui trois ans, et Gabriel, dont elle a ac­couché, dans des circonstances ter­ribles, à peine trois semaines avant de mourir. Grand prématuré, Gabriel pesait 965 grammes à la naissance. Il est fina­lement sorti de l’hôpital juste avant Noël et vit désormais chez son père, avec son grand frère.

Y a-t-il beaucoup de Françaises pi­lotes de chasse ?

Il y en a actuellement 14 en activité dans l’armée de l’air – dont six sont en fait des navigatrices qui volent en place arrière. Au total, l’armée de l’air compte 47 pi­lotes femmes, surtout dans le transport et les hélicoptères.
L’armée de l’air est la plus féminisée des trois armées, avec 20% de femmes. Depuis 1998, tous les postes leur sont ouverts, y compris les commandos. Une femme pilote de Mi­rage F1 effectue de vraies missions de guerre en Afgha­nistan. Caroline Aigle a ouvert la voie, et cela n’a pas été toujours facile dans un milieu plutôt "macho".

Quelles ont été les réactions à cette histoire pathétique et belle ?

J’ai reçu beaucoup de messages sympathiques. Je ne concevais évidem­ment pas d’écrire un tel livre sans l’accord de ses proches, et d’abord de son mari Christophe Deke­te­laere, un ancien pilote de chasse. Je ne voulais pas faire un livre racoleur, pour faire pleurer dans les chaumières, mais ra­conter la trop courte vie de cette femme exceptionnelle, qui peut servir d’exemple.
Je crois que ce livre répondait à une attente. L’idée de l’écrire m’est d’ailleurs ve­nue en lisant les réactions du public sur mon blog « secret défense ». J’ai pris alors la mesure de l’émotion que cette disparition suscitait dans les milieux militaires mais aussi dans beaucoup d’autres milieux qui la découvraient au moment de sa mort. Pour ma part, je suis journaliste, spé­cialiste des questions de défense, et, de ce fait, je savais qui elle était. On avait beaucoup parlé d’elle en 1999, mais je ne l’avais jamais rencontrée.
Lorsque j’ai eu l’accord moral de son mari, les choses se sont enchaînées très vite. Caroline est morte le 21 août, je me suis lancé dans l’écriture un mois plus tard et le livre est sorti début décembre. J’ai essayé d’écrire un livre pudique, mais qui ne cache rien.

Caroline aurait-elle pu s’en sortir si elle avait été soignée autrement ?

Je ne suis pas médecin, mais je crois que Caroline a été bien soignée. Les méla­nomes, qui sont des cancers de la peau, sont difficiles à soigner. Surtout chez des personnes jeunes et en très bonne santé, comme elle. Entre la découverte d’un bouton cancéreux et sa mort, il s’est passé moins de six mois. Son père était d’ailleurs mort d’un cancer, dans des circonstances assez comparables.
Caroline Aigle était enceinte de son deuxième enfant, lorsque le cancer est apparu. Il est probable que la grossesse a accéléré le développement du cancer. En tout cas, elle a choisi de garder son enfant, refusant de suivre l’avis de ceux qui lui conseillaient d’avorter. Elle avait décidé de se battre contre la maladie.
A la mi-juillet, elle a appris que son cancer s’était généralisé. Son espérance de vie se mesurait, au mieux, en mois. Elle a essayé de tenir jusqu’à six mois de grossesse, vers la mi-août, mais début août, la maladie a été plus forte qu’elle. Les médecins ont pratiqué une césarienne. Elle a vu son fils, l’a tenu contre elle, avant de mourir dix-huit jours plus tard, le 21 août.

Les milieux pro-vie auraient peut-être la tentation de récupérer Ca­roline comme une icône anti-avor­tement ? Pourtant Caroline était une catholique pas très en règle avec l’Église puisqu’ayant épousé un divorcé. Vous avez parlé de tout cela avec son mari, ses amis, un prêtre qui lui a beaucoup apporté, mais votre livre laisse une part de mystère. Qu’en pensez-vous vous-même ?

D’abord les faits : Caroline est issue d’un milieu catholique, mais elle n’était pas pratiquante, encore moins militante. Après sa mort, on a en effet beaucoup entendu dire qu’elle s’était sacrifiée pour donner la vie à son enfant... Cette affirmation ne correspond pas à ce qu’elle a dit à ses proches. Son mari Christophe a même été révolté d’entendre cela dit de cette manière. Elle était condamnée, de toute façon. Elle a vou­lu donner la vie à son fils, pour ne pas rajouter de la mort à la mort. Était-ce une démarche enracinée dans la foi chrétienne ? Je ne suis pas dans le secret de son âme – comment le pourrais-je ?
En revanche, j’ai demandé à un prêtre ce qu’il en pensait. Pas n’importe quel prêtre, mais le père Demoures, qui avait béni son mariage avec Christophe – effectivement divorcé – et qui a pro­noncé l’homélie à son enterrement. Le père Demoures, qui est lui aussi un an­cien pilote de chasse, m’a assuré qu’elle n’avait pas justifié son choix par la foi religieuse.
Mon opinion ? Caroline croyait en la vie, c’est évident. Son choix est sans doute un geste d’amour. Si je devais risquer une réponse, je dirais que c’est peut-être une attitude chrétienne qui ne se revendique pas comme telle.

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