20 août 1955 dans le nord-constantinois. Un tournant dans la guerre d’Algérie.

par Maurice Faivre

samedi 23 juin 2012

Roger Vétillard. 20 août 1955 dans le nord-constantinois. Un tournant dans la guerre d’Algérie. Préface de Guy Pervillé. Ed. Riveneuve, 2012, 351 pages, 20 euros.

Originaire de Sétif, le docteur Vétillard, après avoir renouvelé l’histoire du 8 mai 1945, a fait une étude très approfondie sur les massacres du 20 août 1955, à partir de documents inédits de la ville de Philippeville, des archives de la gendarmerie et de l’armée, et des témoignages de 53 Français et 11 Algériens, dont 5 anciens de l’ALN.

Zirout Youssef, responsable FLN du Nord Constantinois, décide de lancer, le 20 août à midi, une attaque généralisée contre 40 localités, afin de venir en aide aux rebelles de l’Aurès qui sont aux prises avec les paras de Ducournau. Il dispose d’à peine 200 hommes armés qui devront soulever la population, laquelle ne s’engage pas dans la révolution. 12000 musulmans sont mobilisés. Les objectifs de Zirout sont de récupérer de l’armement, d’éliminer les traîtres pro-français, et de provoque des représailles irréparables. Ses propagandistes affirment que l’armée de Nasser et les Américains soutiennent ce soulèvement raciste. Dans la plupart des localités, les djounoud restent en retrait et poussent en avant les femmes et les enfants.

L’action la plus importante vise Philippeville, ville de 70.000 habitants, où des masses de civils, manifestement drogués, avancent dans les rues sans se soucier de lourdes pertes. L’armée et la police sont en effet alertées et bloquent brutalement les manifestants. En revanche, la mine d’El Halia et le village d’Ain Abid ne sont pas protégés, et les Européens y subissent d’horribles atrocités [1].

Le bilan, minutieusement vérifié, est de 133 Français d’Algérie [2], 53 militaires et policiers, et 36 Français-musulmans dont le neveu de Ferhat Abbas. La répression militaire aurait fait 700 morts le 20 août, et les vengeances de civils plus de 2000 tués les jours suivants (et non les 12000 revendiqués par le FLN).

Les conséquences de ce soulèvement sont tragiques :

« C’est la guerre, il fait la faire »,déclare le gouverneur Soustelle, qui abandonne l’idée d’une politique libérale [3],

- la fracture entre les communautés s’aggrave, elle donne naissance au contre-terrorisme de certains Européens [4]

- sans être exactement une répétition des massacres du 8 mai 1945, ces violences préfigurent celles de la guerre civile des années 1990.

Guy Pervillé met en lumière l’objectivité historique de l’auteur [5] , qui met à mal les erreurs grossières de Claude Mauss-Copeaux, et la présentation tendancieuse des films de la Fox Moviétone. Cet ouvrage montre que des travaux rigoureux peuvent réviser des idées reçues.

— -

http://guy.perville.free.fr/spip/article.php3?id_article=276


[1On peut citer 21 enfants dont les têtes sont écrasées contre les murs, et le témoignage de ce rebelle, qui après avoir égorgé une femme, mange le poisson qu’elle avait préparé.

[2Roger Vétillard publie les noms de 51 victimes européennes.

[3Cette déclaration dément la légende de ceux qui prétendent qu’on a attendu la loi de 1999 pour reconnaître la réalité de la guerre d’Algérie. Un Comité de guerre interministériel s’est réuni à Constantine en juillet 1957.

[4Le terrorisme FLN a précédé le contre-terrorisme. Il n’a pas attendu l’attentat de la rue de Thèbes en août 1956 pour utiliser les explosifs.

[5dans « Algérie, 20 août 1955 » (Payot 2011) C. Mauss-Copeaux se référe à un faux témoin d’el Halia et attribue au général Faivre un curriculum fantaisiste. Les films de la Fox Movietone sont des montages que certains présentateurs situent en 1945, sans en montrer les incohérences.

Messages

  • Je viens de terminer la lecture de cet excellent ouvrage. Dans ce livre comme dans le précédent, sur Setif 1945, on y retrouve l’honnêteté du scientifique, du médecin que l’auteur est, habitué à voir la réalité telle qu’elle est et non telle qu’on voudrait qu’elle soit.

    La majorité des ’’historiens’’ de profession de la guerre d’Algérie devraient se mettre à son école.La recette est pourtant simple : tenir compte de toutes les facettes de la réalité

    Ne rien occulter, même quand cela va à l’encontre de nos pré-supposés, et ensuite le commentaire est libre . Aucun historien n’a découvert la Vérité. Ce qu’il annonce peut parfaitement être controuvé plus tard.
    A lire par tous ceux que l’histoire de la Farnce en Algérie intéresse. C’est tout un pan de cette épopée tragique qui nous est révélée.

    • Bonjour,

      Je vous conseille de lire le livre et une fois cette étape franchie, vous serez peut-être en mesure de formuler un avis circonstancié. Mais de le lire sérieusement.

  • Une circonstance singulière est à souligner : à la même date du 20 août 1955, une foule de marocains, drogués eux aussi, fait irruption au coeur de la ville minière de Oued Zem (phosphates), au Maroc. Le scénario du massacre présente la même cruauté sauvage ; de nombreux morts sont à déplorer. J’ignore si les historiens se sont intéressés à ce parallèle : hasrd ou opération concertée ?
    Merci pour votre recension.

    • Il n’y a pas eu d’opération concertée. Il n’y a pas eu non plus hasard. Il y a eu utilisation par Zighoud Youcef de cette date anniversaire connue, pour donner à son offensive un supplément de poids, notamment sur le plan du retentissement international qu’il voulait lui accorder.

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