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Gérard Leclerc dialogue avec

La gauche à l’épreuve

Entretien paru dans le n°3292 de France Catholique, le 3 février 2012.

jeudi 26 avril 2012


Votre livre porte moins sur la politique des partis de gauche que sur la culture de gauche…

Jean-Pierre Le Goff : En effet. De livre en livre, je poursuis la même démarche qui consiste à étudier l’arrière-fond culturel de la politique – la culture étant entendue comme un ensemble de comportements et de valeurs qui habite les principaux acteurs de la vie politique. Comme mon dernier livre publié porte sur la gauche, je tiens à préciser que c’est de là que je viens. J’ai découvert la politique dans le sillage de mai 1968. Engagé dans le militantisme maoïste, je l’ai vécu jusqu’au bout de ses impasses et j’ai subi une épreuve – celle de la critique du totalitarisme.

L’antitotalitarisme est un élément fondamental de démarcation, y compris à gauche : parmi les militants qui se sont engagés dans le communisme ou ses succédanés, il y a ceux qui ont fait la critique du totalitarisme et ceux mais qui n’ont jamais pris le temps d’un recul réflexif et critique vis-à-vis des représentations et des croyances auxquelles ils avaient adhéré. Je pense à ces anciens camarades qui sont passés à autre chose : ils ne veulent pas trop parler du passé, mais les mécanismes sectaires sont toujours en place dans leurs structures mentales parce que le travail critique n’a pas été fait. Quant à moi, j’ai eu la chance d’avoir Claude Lefort comme professeur à Caen et c’est grâce à lui que j’ai compris ce que nous avions vécu.

Pourquoi annoncer que la gauche est à l’épreuve alors que le candidat socialiste semble bien parti pour gagner ?

Jean-Pierre Le Goff : Tel est justement le point que je veux souligner : quels que soient ses succès électoraux passés et à venir, la gauche est en état de décomposition. Elle est toujours engagée dans un mouvement de fuite en avant, parce qu’elle ne veut pas voir la crise fondamentale de sa doctrine et, plus largement, la crise des significations imaginaires qui étaient celles de la gauche depuis le 19ème siècle.  

De quoi l’imaginaire de la gauche était-il composé ?

Jean-Pierre Le Goff : Je veux d’abord rappeler que la gauche est diverse. Péguy n’est pas Jules Guesde, Jaurès n’est pas Jules Guesde, Péguy s’oppose à Jaurès et je n’ai pas besoin de souligner le conflit entre les socialistes et les communistes. Cela dit, toute la gauche adhérait à une même représentation de l’homme et du monde qui procédait de quatre idées fondamentales :

Une philosophie du progrès, qui ne se réduit pas au matérialisme historique des communistes car les socialistes ont une vision progressiste de l’histoire. Je cite dans mon livre un texte de Jaurès où l’on trouve une vision très marxiste du prolétariat en marche et aussi l’idée que les socialistes se sacrifient pour les sans-voix.

Un sujet qui est au centre de l’histoire : le prolétariat. Là encore, ce sujet a été enfermé dans la dogmatique marxiste mais, pour toute la gauche, la classe ouvrière est une réalité. Avec sa culture, son éthique, elle est à l’avant-garde du mouvement.

La collectivisation des moyens de production, qui peut-être réalisée par l’Etat ou par des collectifs autogérés mais qui est considérée comme indispensable à l’édification du socialisme.

Une conception rousseauiste de la bonté de l’Homme : Pour la gauche, le Mal n’est pas dans le cœur de l’homme mais dans les mauvaises institutions comme l’écrivait Saint-Just : « On regardait comme attachés à la nature humaine ces affreux travers qui ne dérivaient que du prince et de la nature du gouvernement […] Otez la tyrannie du monde, vous y rétablirez la paix et la vertu ». On comprend que, quand les socialistes sont au pouvoir, ils ont du mal à être répressifs !

Ces significations imaginaires ne forment plus le socle des références de la gauche. Ce socle a éclaté et des morceaux épars se retrouvent dans le discours de la gauche. Nous avons une gauche qui fait la morale au bas peuple, surtout quand il a mal voté, qui cultive la compassion et qui n’est plus écoutée par les milieux populaires. Et nous avons une gauche qui a abandonné son projet de socialisation de l’économie à partir du « tournant de la rigueur » qui se décide en 1982-1983. Souvenez-vous : ce ralliement au libéralisme s’accompagne d’un discours moderniste, jeune et branché, qui est celui de Jack Lang mais aussi de François Mitterrand qui affiche sa décontraction dans une émission télévisée demeurée fameuse. Nommé premier ministre en 1984, Laurent Fabius incarne cette gauche jeune et moderne qui veut réconcilier les Français et l’entreprise et mettre le changement au cœur du projet. C’est à ce même moment que le thème de l’Europe devient prédominant : la volonté de faire l’Europe remplace l’ancien projet historique et l’internationalisme est recyclé dans la construction européenne. Dominique Strauss-Kahn, par exemple, disait qu’il avait été internationaliste et qu’il était européen et mondialiste. Avec le recul, on s’aperçoit que le projet européen de la gauche n’a été qu’une fuite en avant, qui n’a rien résolu.   

La gauche a abandonné sa doctrine et son imaginaire mais elle a cependant survécu. De quelle manière ?   Jean-Pierre Le Goff : Le Parti socialiste a joué sur deux tableaux, en accusant ses contradicteurs d’être dans le camp des possédants, d’une part, et d’être ringards d’autre part. Mais cette pureté militante n’était qu’un faux-semblant : après le tournant de la rigueur, la classe ouvrière a été abandonnée et les socialistes ont voulu se mettre en phase avec un « mouvement social » où l’on trouve une juxtaposition de revendications identitaires et ethniques. Sur le mode compassionnel, les socialistes se présentent alors comme défenseurs des droits des victimes. Mais cette attitude n’est plus guère possible aujourd’hui.

  Pourquoi ?   Jean-Pierre Le Goff : Depuis l’affaire DSK, qui a révélé au grand public le train de vie de l’homme sur le point de se déclarer candidat, le Parti socialiste ne peut dire qu’il est au service des pauvres. Et même s’il continue à se présenter en défenseur des couches populaires, qui pourra désormais croire en sa supériorité éthique ? Je me souviens d’un débat entre DSK et Hervé Gaymard, lorsque ce dernier était pris dans une affaire immobilière : le dirigeant socialiste faisait la leçon au ministre et évoquait avec émotion les pauvres gens qui dormaient dans la rue. Les socialistes ne pourront plus jouer les moralisateurs.

J’observe aussi que le Parti socialiste n’est plus un parti de militants décidés à se sacrifier pour que l’humanité avance sur le chemin du progrès. L’université d’été qui se tient chaque année à La Rochelle est très significative à cet égard : autrefois elle était consacrée au débat entre les militants mais aujourd’hui, quand cent journalistes attendent un présidentiable qui va arriver en retard pour marquer le coup, il est évident qu’on est dans une autre logique : la communication surdétermine le contenu. Et les militants à qui on a expliqué pendant des mois qu’ils allaient faire eux-mêmes le projet, au nom de la démocratie participative, sont floués puisque la synthèse est déjà prête. C’est ainsi que des militants qui, par définition, se vouent au service d’une cause, sont sacrifiés aux objectifs de communication de quelques dirigeants.

Tout de même, les primaires ont marqué une ouverture réelle !   Jean-Pierre Le Goff : Le succès de cette consultation n’est pas contestable mais il n’est pas sûr que les socialistes puissent en tirer la conclusion que l’attitude qu’ils ont choisie est la bonne alors que le problème de la fracture politique et culturelle entre le Parti socialiste et toute une partie de la population n’a pas été résolu. Du moins, les primaires ont permis de mettre en débat la question du protectionnisme – ce qui ne fait pas l’affaire de la direction et du candidat socialistes.  

Comment se présente la fracture culturelle que vous évoquez ?   Jean-Pierre Le Goff : La gauche a été à l’avant-garde d’un bouleversement culturel qui a tellement marqué la société française que la droite en a repris les thèmes. Dès lors, la gauche ne peut plus être à l’avant-garde : elle reflète la décomposition de l’ethos de la société. Nous sommes en effet dans une situation qui est caractérisée par trois phénomènes majeurs : Premièrement, l’espérance de Mai 1968 ou plutôt ce que j’ai appelé dans un livre « l’héritage impossible » de 1968 a conduit sur un champ de ruines.

Deuxièmement, nous avons subi au cours d’une même période les conséquences de la crise culturelle qui a éclaté en 1968, la fin des Trente Glorieuses et le chômage de masse. Dans les classes populaires, la désintégration des familles conjuguée à l’absence de travail provoque des drames profonds et l’extrême violence de certains jeunes. Or la gauche, qui reste enfermée dans l’économisme, est incapable d’affronter cette déstructuration anthropologique. 

Troisièmement, le fossé qui s’est creusé entre les générations est beaucoup plus profond qu’en 1968 : il y a quarante ans, les jeunes avaient reçu un héritage culturel qu’ils contestaient avec l’insouciance que donnait le plein emploi ; aujourd’hui, la transmission ne s’est pas faite et les jeunes subissent ou vivent dans l’angoisse du chômage – alors qu’on leur demande d’être autonomes et performants. Mais comment faire ses preuves quand il n’y a pas de travail ?  

Dans quels domaines cet échec de la transmission s’est-il tout particulièrement manifesté ?   Jean-Pierre Le Goff : Ce qui est atteint, c’est la relation à l’Histoire et le souci politique. J’ai dit plus haut que le socialisme se pensait dans la marche générale de l’histoire. Mais nous avons connu pendant de longues années une inflation du discours « psy » qui a remplacé les références historiques. Et puis le Parti socialiste a développé des liens étroits avec les écologistes et il a été profondément influencés par les Verts : ainsi, nous sommes passés d’une conception dogmatique de l’Histoire à une nouvelle vision du monde qui dissout l’Histoire dans un évolutionnisme qui va du big bang à aujourd’hui. La dimension politique est elle-même naturalisée. Certes, pour les socialistes, les Verts sont un allié « correct » dans le domaine des mœurs. Mais ils développent une utopie qui prétend remplacer le communisme en offrant aux citoyens une nouvelle forme de société réconciliée avec elle-même. Cette idéologie d’une humanité pacifiée, réconciliée avec la nature, mettant de côté ses conflits politiques, se développe par l’image, par les films et marque profondément les adolescents et les jeunes enfants. Il faut faire une différence entre les questions que posent les écologies sur l’environnement et la nouvelle utopie qu’ils diffusent.  

Peut-on vraiment parler d’une nouvelle utopie ?   Jean-Pierre Le Goff : Oui. Pensons au livre de René Dumont : « L’Utopie ou la mort » qui exprimait bien ce messianisme à l’envers qui est maintenant diffusé par les médias mais aussi par la célèbre fondation Nicolas Hulot qui cultive le catastrophisme.

Cette utopie est également en train de transformer notre rapport à l’autre : on affirme que chaque vie, chaque espèce a ses droits propres ; cela signifie-t-il que nous ne sommes qu’une espèce parmi d’autres ? L’écologisme détruit la conception de l’homme héritée des Lumières et affirmée dans le judaïsme et le christianisme. Nicolas Hulot évoque Teilhard de Chardin et le bouddhisme dans une grande confusion mais, dans l’ensemble, les écologistes n’ont plus de maîtres ayant fait une œuvre : les ouvrages de Claude Lévi-Strauss et de Michel Foucault ont été recyclés dans une logique de règlement de comptes… Tout cela aboutit à une Suisse postmoderne qui aura pour principal exigence d’être « bien dans sa tête et dans son corps », ce qui suppose beaucoup de loisirs et beaucoup de psychologues.  

Cependant, la société tout entière n’est pas gagnée par les conceptions postmodernes !    Jean-Pierre Le Goff : En effet ! Beaucoup de Français continuent à être attachés à leur nation, ce que la gauche ne voit pas. La gauche et l’extrême gauche ont depuis longtemps un problème avec la nation. Je remarque que l’extrême gauche dénonce vigoureusement le néo-libéralisme, ce qui la met en phase avec un rejet largement répandu ; pourtant elle n’attire pas beaucoup d’électeurs. Au contraire, Marine Le Pen refuse la mondialisation au nom de la défense de la nation, ce qui lui vaut un large soutien. La gauche s’indigne de cet état de fait, mais elle annonce vouloir faire adopter une loi sur l’homoparentalité qui divise largement le pays alors que Marine Le Pen défend la morale traditionnelle. Pour ma part, je refuse de me laisser enfermer dans le choix entre le post-modernisme et la nostalgie qui peut saisir une partie de la société française mise à mal par la mondialisation. Mais on ne peut s’en tenir à ce refus. Il faut se demander ce que veut le peuple français et ce que veulent ses voisins européens, quel est le rapport des peuples européen à leur propre histoire. Et puisque nous sommes dans une logique de la mésestime de soi proche de la haine de soi, il faut rechercher ce qui peut redonner à ces peuples l’estime d’eux-mêmes.

Il est certain que notre société est pleine de ressources. Mais il faut se méfier du tambour médiatique. A la télévision, on a l’impression que tous les Français baignent dans la modernité. Les jeunes journalistes ne comprennent pas qu’on puisse faire une critique de la théorie du genre et ils se demandent si l’euthanasie est cool ou pas cool. Tout un public adolescent qui est au chômage passe beaucoup de temps devant la télé et il peut être influencé par ces attitudes.

Mais il y a aussi toute une partie de la société qui est hors-champ – seulement elle n’a pas les mêmes relais médiatiques. On n’entend pas les Français qui récusent le discours dominant mais cela se traduit dans les votes et aussi sur Internet. La télévision fait comme si les gens baignaient dans la problématique de mai 1968, comme si les héritiers de Mai 1968 étaient dominants. Or Mai 1968 est mort : mais il y a des jeunes gens qui sont nés dans la dynamique de cette révolte et qui ne voient rien d’autre que l’antiracisme sommaire, l’ouverture sur tous les peuples du monde, l’hostilité aux guerres, la dénonciation du pillage de la planète. Mais l’idée angélique des droits de l’homme est en train d’éclater. L’idée d’un individu désaffilié mondialisé qui rencontre l’autre individu par Internet ne fonctionne plus car Internet n’efface pas les différences entre les hommes. Contre l’utopie écologique, il va falloir penser comment s’articulent la question sociale et la question environnementale. Et il faut réfléchir au problème de la politique, de l’Etat, des institutions : c’est fondamental. Je sais bien qu’il y a toujours dans notre pays un rapport consumériste à l’institution et une méfiance à l’égard de l’Etat regardé comme appareil répressif. Il y a à gauche un impensé de la question de l’Etat mais on ne peut pas concevoir la politique comme la pure et simple émanation des aspirations de la société. Nous sommes arrivés au point limite de l’individualisme moderne. Nous ne reconstruirons pas des mondes clos mais nous devons retrouver un point d’équilibre entre l’autonomie individuelle et l’héritage transmis.

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http://fr.wikipedia.org/wiki/Jean-P...

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Lire aussi :

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