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Tirer les leçons de la crise de l’Église des années 70-90

samedi 17 janvier 2009

par Alex et Maud Lauriot-Prévost

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L’Église en France à vécu une grave crise durant les années 70-90, sans en avoir vraiment analysé les causes en profondeur. Certains veulent pourtant clore un débat qui s’ouvre à peine. Même si la question est sensible, il apparaît au contraire utile de tenter d’en tirer les leçons afin de ne pas réitérer les er­reurs commises. Un travail collectif de re­lecture et de discernement ne peut que porter des fruits utiles pour construire l’ave­nir.

Dans une tribune récente dans le quo­tidien La Croix, un de nos évêques tente de couper court à des analyses de plus en plus nombreuses qui cherchent à décrypter les raisons de la crise profonde qu’a traversée l’Église de France durant les années 70-90. Étonnante et surprenante tentative d’allumer des contre-feux pour dédouaner de toute responsabilité la génération aux commandes pastorales de ces années très critiques. Cela illustre combien la question est sensible dans notre pays, alors qu’à Rome ou dans d’autres pays, ce travail a déjà été largement entamé. N’est-il donc pas nécessaire de se poser deux questions très simples pour camper ce débat que nous souhaitons avec bien d’autres voir se développer : « Pourquoi en est-on arrivé là  ? », et surtout : « Quelles leçons en tirer pour la conduite pastorale de l’Église aujourd’hui et demain ? »

Même si les historiens ou les théologiens de demain ne manqueront pas de répondre très librement à ces questions, il nous semble dès à présent très sain et opportun pour l’Église de France de réaliser un premier discernement sans langue de buis sur cette période difficile dont nous payons aujourd’hui le prix pastoral et communautaire. Durant toutes ces années, la désertion ecclésiale a été massive ; parents d’enfants et de petits-enfants devenus incroyants, ou membres d’une génération baptismale dont la grande majorité ne connaît pas le Christ, il est logique de réclamer aujourd’hui un vrai « droit d’inven­taire  ».

Il est aussi compréhensible que d’autres attribuent les errements douloureux de cette période aux seules difficultés du moment, craignent d’ouvrir un débat finalement stérile et diviseur alors que l’Église de France semble aujourd’hui relever la tête, ou pressentent avec plus ou moins d’inquiétude ce qui pourrait effectivement sortir d’imprévisible d’une analyse approfondie. Arguments pertinents qu’il faut écouter : il ne s’agit donc nullement de trouver des boucs émissaires, mais de tirer avant tout pour l’avenir toutes les leçons théologiques, pastorales et spirituelles de cette crise sans précédent. Pour affronter lucidement et efficacement les défis de l’Église du XXIe siècle, il nous semble ni sérieux, ni responsable au plan pastoral et spirituel d’imputer aussi facilement toutes les difficultés rencontrées au seul sécularisme extérieur ou à l’esprit du monde moderne.

De grâce donc ! Que l’Église de France ne ferme pas le ban avant qu’il ne soit ouvert ! C’est trop important pour les générations présentes et futures afin de leur permettre de mieux construire l’avenir ecclésial à la suite du Christ.

Plus grave encore que le refus de ce débat, nous semble être dans cette même tribune [1] la négation par cet évêque de tout besoin de « réforme de la réforme  » [2] pourtant si cher à Benoît XVI et le dédain affiché face aux expériences ou recherches de renouveau pour remédier à cette crise : il discrédite ainsi ironiquement le « nouveau » en parlant de simple « magie », et tente au final de se draper dans la défense de Vatican II, en agitant le soi-disant danger de voir « supprimer des décisions du concile » ! Tout observateur ecclésial sérieux ou tout catholique vivant en Église sait parfaitement que cette hypothèse est totalement impensable lorsqu’on connaît l’attachement sans réserve de Jean-Paul II et Benoît XVI à Vatican II, comme celui des cardinaux Vingt-Trois et Barbarin en France par exemple ! À la lecture de tels propos, on est en tant que catholique véritablement estomaqué ! Comment faire un tel procès d’intention face à un soi-disant danger de régression conciliaire  ? Comment discréditer à ce point le « nouveau  » lors­qu’on sait combien la Nouvelle Évangélisation a été amplement développée par Jean-Paul II durant tout son pontificat ? Elle a même été retenue comme axe pastoral central et universel pour toute l’Église dans la lettre apostolique Au début du troisième millénaire, puis reprise comme tel par Benoît XVI ; et pour étayer ces priorités, nos papes se sont constamment inspirés de Vatican II, des expériences et des fruits très divers qui en découlèrent, où ils ont discerné l’œuvre de l’Esprit dans ses mises en oeuvre les plus fructueuses. Citons par exemple les expériences multiples des nouveaux mouvements et des communautés nouvelles, mais aussi de nombreux renouveaux missionnaires en paroisse, qui ont fleuri et se sont développées dans le monde entier, et dans certains diocèses en France ces quarante dernières années.

Malheureusement pour certains, ce renouveau n’était et n’est toujours qu’un miroir aux alouettes et une simple «  magie » apparemment bien trompeuse à leurs yeux. [3] Il est important de rappeler qu’effectivement un certain nombre de pasteurs, de religieux ou d’intellectuels aux commandes de l’Église de France à cette époque ont ignoré et même refusé de voir comme un signe de l’Esprit cette nouvelle dynamique rafraîchissante. Il s’agit pourtant d’un fruit direct et évident du concile, tant les laïcs y sont investis, tant les vocations et initiatives pastorales très diverses y fleurissent sans cesse depuis leur émergence.

Rome n’a cessé de relever la grande grâce de ce « nouveau printemps » prophétisé par Jean XXIII lui-même à l’ouverture du Concile : c’est « une chance pour l’Église » (Paul VI), un «  printemps de l’Esprit » (Jean Paul II), un «  signe lumineux du Christ et de l’Église  » (Benoît XVI). En vain pourtant  ! Pour beaucoup, ce renouveau qui dépasse très largement la seule mouvance charismatique ne correspondait ni à leurs schémas idéologiques, ni à leurs plannings pastoraux : c’était forcément “tradi”, “rétro”, romain (donc suspect !) et finalement contre l’“esprit” de Vatican II, argument constamment agité comme un épouvantail et un repoussoir, argument pourtant totalement trompeur et abusif.

Ce renouveau ecclésial diversifié (et de nature bien différente des replis traditionalistes très groupusculaires) a donc été purement et simplement occulté par de nombreux responsables pendant des années, et, aujourd’hui même, ce qui est plus grave, il s’en trouve encore beaucoup qui continuent à le nier ou à le réfuter. Certains évêques vont par exemple jusqu’à s’opposer encore aujourd’hui à l’implantation dans leurs diocèses de ces renouveaux paroissiaux, de ces communautés ou de ces mouvements, alors que leur Église locale est complètement sinistrée au plan pastoral.[4] Nombre d’“intellectuels” catholiques (!) continuent à ronronner comme si ce renouveau n’existait pas et à discourir sur des problématiques éculées. Combien critiquent aussi ouvertement ce renouveau ecclésial ou ironisent en permanence à son sujet ! Tristes pratiques de conservatisme caractéristique chez ceux-là même qui s’autoproclamaient alors comme l’avant-garde permanente de l’Église (et aujourd’hui, plutôt comme ses gardiens du temple…).

D’une certaine manière, nous comprenons ceux qui redoutent les résultats d’une analyse au grand jour des causes et des responsabilités ecclésiales de cette crise, et qui dénoncent donc par avance le « mauvais procès » ou qui se plaignent de ceux qui « noircissent à plaisir la génération précédente ». Il est effectivement important de ne pas caricaturer, de saisir la complexité d’une période alors très mouvante et d’une société fortement idéologisée, mais c’est là une manière un peu courte de balayer d’un revers de manche la nécessité de discerner en vérité les raisons internes de cette crise. Il est donc nécessaire d’écouter et de débattre sérieusement, avec des théologiens comme le père Mario Saint-Pierre analysant les causes et les remèdes de ce « naufrage pastoral  » [4] ou avec des évêques qui reconnaissent la part de responsabilité directe de l’épiscopat français, comme l’a écrit courageusement Mgr Maurice Gaidon, ancien évêque de Cahors. [5]

Bien entendu, la générosité pasto­rale, l’amour du peuple de Dieu et le souci sincère de servir l’Église ne sont pas à remettre en cause chez les pasteurs de l’époque [6] : ils ont été fi­dèles à leur ministère ordonné à l’heure où beaucoup quittaient le navire, ils ont tenu peu ou prou la barre au moment où la tempête faisait rage, ils ont sans doute tenté de faire au mieux et de parer au plus pressé  ; ils ont donc été cette génération du « passage vers l’autre rive  ». Nous devons donc leur rendre grâce pour cela et les remercier sincèrement d’avoir “tenu”. Mais est-ce suffisant ?

Nous ne le croyons pas : de plus en plus de voix reconnaissent aujourd’hui qu’une bonne part de l’encadrement pastoral et surtout de l’élite intellectuelle de l’Église de l’époque a sans doute manqué de lucidité, de courage et même de fidélité à la ligne tracée par les pères conciliaires : en effet, cette ligne a été constamment actualisée avec beaucoup d’énergie et de clairvoyance par Paul VI et Jean-Paul II dans le sens de l’interprétation et de la mise en œuvre de Vatican II, de l’orthodoxie de la foi catholique et de la priorité pastorale à développer une évangélisation crédible, explicite et fructueuse pour rejoindre et faire croître le Peuple de Dieu. Or, en lieu et place de croissance, en bien des espaces ecclésiaux, on a connu le reflux constant et parfois jusqu’à la déroute, sans pourtant qu’aucune ligne pastorale ne soit remise en cause pendant des années malgré les exhortations de Pierre !

Ce constat n’est en rien une caricature, loin de là : rappelons-nous par exemple l’accueil glacial que reçut en France l’exhortation magistrale de Paul VI en 1975 sur l’évangélisation, écrite à l’occasion des dix ans de la clôture de Vatican II, ou bien les sentiments très distants ou critiques vis-à-vis des différentes exhortations pastorales de Jean-Paul II durant l’essentiel de son pontificat. La grande majorité des pasteurs, des universitaires et intellectuels catholiques était alors encore très influencée par des problématiques trop hexagonales, par ce gallicanisme bien connu, par des pratiques pastorales trop monolithiques liées à une action catholique le plus souvent déconnectée de ses intuitions premières, par des préceptes théologiques ou idéologiques constamment inoculés par toute une intelligentsia « catholique » systématiquement contestataire du Magistère.

L’épiscopat français, hormis des hommes courageux mais très isolés comme le cardinal Lustiger, était de fait quelque peu pétrifié par les réactions souvent vives du “monde” pr­ofane et laïciste, sous pression constante des philosophies athées et des utopies trompeuses de l’époque post-68, et négligeait l’impératif d’un réveil puissant, et de la foi, et de la raison. Durant de longues années, il y eut donc dans l’épiscopat beaucoup de difficultés à délivrer et à assumer à temps et contre-temps une parole publique résolument libre et donc vraie, puissante et donc prophétique, et à tracer en cela les voies d’un renouveau évangélique et ecclésial indispensable.

« Qui sommes-nous pour juger nos frères ou nos pères » pourrait-on rétorquer ? Très juste ! Il ne s’agit donc en rien ni de personnaliser le débat, ni de juger bien sûr des personnes, mais de tenter d’analyser les faits, la pensée et la pratique pastorale d’une époque très délicate. Acceptons qu’un discernement approfondi soit opéré : un blanc-seing ne peut être apposé comme si rien ne s’était passé, d’autant plus qu’un certain nombre continue de refuser systématiquement cette dynamique nouvelle que « l’Esprit dit aux Églises » (saint Paul).

Nous sommes trop peu nombreux au­jour­d’hui pour ne pas nous attrister de voir de nombreux catholiques encore très imprégnés de concepts pastoraux dépassés et stériles, alors que l’amertume ou la déprime minent secrètement tant de prêtres ou de chrétiens militants de cette mouvance. De tels sentiments intimes sont pourtant si compréhensibles après tant d’années de combat et d’énergie dépensée pour si peu de fruits perceptibles et après ce qu’il convient bien de dénommer une véritable déroute pastorale.

Nous souhaitons donc de tout cœur qu’un maximum de pasteurs et de laïcs puisse analyser les raisons de cette crise et tirer les leçons de ces impasses qui furent si coûteuses. Nous souhaitons qu’ils goûtent à nouveau dans leur propre mi­nistère et leur engagement, l’enthousiasme et la fraîcheur de leur jeunesse en s’inscrivant enfin dans cette dynamique si diverse de la Nouvelle Evangélisation et de ce nouveau Printemps de l’Esprit. Rappelons-nous les ouvriers de la onzième heure ou l’échange de Jésus avec le vieux Nicodème : il n’y a pas d’âge pour goûter cette renaissance, ce renouveau si salutaire « et de l’eau, et de l’Esprit  ». Nous en sommes témoins aujourd’hui de si nombreuses manières. Nous tous, ré-écoutons donc le Christ : « Venez et Voyez ! »

Maintenant, qu’il y ait débat sur toutes ces questions, que notre réflexion présentée ici soit elle-même partielle ou critiquable, que des analyses différentes voire divergentes existent, on le comprend, c’est utile, c’est même constructif, mais faisons vivre et exister ce débat, non pas simplement sous le manteau ! Développons donc les analyses, écoutons les témoignages, soyons exigeants dans le discernement. Les médias chrétiens, la presse et l’Internet notamment, ont là toute leur place pour orchestrer un débat serein mais approfondi. Que l’Esprit-Saint nous conduise ! n

[1] Toutes les citations en italique et entre guillemets sont extraites de cette tribune. [2] Exemple : les commentaires des détracteurs du projet missionnaire de « Lyon-Centre  » lors de son lancement mi-décembre 2008 sont très révélateurs de cette forte défiance a priori. [3] On imagine les situations dramatiques laissées alors aux successeurs… [4]L’Église en Croissance, Éd. Néhémie/L’Emmanuel. [5] Entre crise et renouveau de l’Église, Éd. de l’Emmanuel. [6] Ce qui en revanche n’était sans doute pas le cas chez certains intellectuels ou journalistes « catho­liques ».

5 Messages de forum

  • 17 janvier 2009 15:12, par admin

    http://www.golias.fr/spip.php?article2596

    La convocation de Vatican II et le droit d’inventaire
    Pascal Janin

    Alex et Maud Lauriot-Prévost ont envoyé à la rédaction de Golias Hebdo une analyse de « la crise de l’Eglise des années 70-90 » qui se situent dans la mouvance de « Famille chrétienne » et « France Catholique ». C’est un vrai débat qu’ils souhaitent et, leur texte ayant été publié par d’autres (notamment disponible sur liberté-politique.com), c’est bien volontiers que nous répondons à leur juste demande une semaine avant l’anniversaire de la convocation du Concile Vatican II par Jean XXIII. Si la nécessité d’un « vrai débat » est évidente, et c’est bien le sens de notre travail, il ne peut se faire que dans le respect et l’honnêteté. On peut donc se demander pourquoi nos deux auteurs ne donnent pas le nom de l’évêque dont il cite la chronique publiée par La Croix (8 Novembre 2008) : il s’agit de Mgr Blondel qui rendait hommage à Mgr Maziers, mais rien ne permet, comme le font nos correspondants, de l’accuser de tenter de « couper court à des analyses de plus en plus nombreuses qui cherchent à décrypter la crise profonde qu’a traversée l’Eglise de France durant les années 70-90 ». De même peut-on s’interroger sur les limites qu’ils s’imposent : la crise se serait-elle estompée après 1990 ? A moins que, dans leur perspective, la suite ne soit trop dérangeante, puisque la « nouvelle évangélisation » n’a pas réussi à enrayer ce qui ressemble à un déclin de l’Eglise, du moins parmi ceux et celles que nous entendons. Ils réclament un « vrai droit d’inventaire » ! Avec plaisir !

    Commençons donc par le début et c’est un petit livre du philosophe Jean Lacroix paru justement en 1970 qui nous y aidera1. En honnête chrétien, il essaie de décrypter les causes de la « crise de la vérité » dont la faiblesse de la pensée catholique des derniers siècles est le symptôme. Depuis 1789, elle est en effet commandée « par la peur, comme sans doute elle ne l’a jamais été, même au temps de la Contre Réforme ». Cette attitude politique contre-révolutionnaire de l’Eglise trouve son expression dans un « pseudo-thomisme » inaudible, qui ne lui permet pas plus de comprendre Descartes ou Kant que le développement des sciences et des techniques. Il est plus qu’important de ne pas oublier sa conclusion : « c’est à cette situation décrite à grands traits que Vatican II, dans une large mesure, a mis fin. On ne saurait trop l’en féliciter et s’en féliciter. C’est une date capitale. Mais il faut bien constater qu’il a été plus pastoral que dogmatique. Ce n’est ni une critique ni même un regret. Il ne pouvait en être autrement. Après les abus antérieurs, un défoulement était inévitable. S’il avait eu lieu plus tôt, tout se serait mieux passé. S’il avait tardé davantage, tout aurait été pire. C’est dès la fin du XIXème siècle que plusieurs ont ressenti la nécessité d’un concile et en ont exprimé à la fois le besoin et le désir. Par crainte, leur voix a été étouffée. Vatican II a paré au plus pressé, il a introduit de l’oxygène dans un milieu qui étouffait, il a rendu la respiration à l’existence chrétienne. Il a été libre et a libéré la peur ». Et notre auteur de poursuivre : « de vraies questions avaient été posées durant la crise moderniste (…) ces questions ressurgissent aujourd’hui ». Voilà ce qu’ont oublié ou omis Alex et Maud Lauriot-Prévost. Ce que Vatican II a remis en cause, c’est la gestion catastrophique par la hiérarchie de la crise moderniste et si la libération qu’il a engendré a pu être source d’abus, une interprétation minimaliste du Concile telle que pratiquée par Benoît XVI n’est que le déni des erreurs pastorales d’avant Vatican II… et leur reproduction ! Quant au « renouveau ecclésial diversifié », il aurait été « purement et simplement occulté par de nombreux responsables pendant des années, et, aujourd’hui même – ce qui est plus grave – il s’en trouve encore beaucoup qui continuent à le nier ou à le réfuter » ! Mais malheureusement, on ne trouvera dans ce texte aucune analyse sérieuse des présupposés théologiques et anthropologiques de ces « nouvelles communautés ». L’expérience de celle des Béatitudes devrait pourtant inviter à la prudence. Dieu merci, toutes les communautés dites nouvelles n’entraînent pas leur membre dans un tel chaos mais, jusqu’à preuve du contraire, la pensée qu’elles véhiculent le plus souvent ne résout en rien la crise de la vérité que nous continuons à traverser. Elle en est plutôt le refoulement dans un émotionnel vécu dans de petites communautés ou de grands rassemblements et qui risque de n’être qu’une fuite de la réalité complexe. C’est sur ce point que devrait porter le débat pour ne pas en rester à des invectives péremptoires sur les pasteurs des années 70-90 !

    Or le dernier Concile a libéré l’Eglise ad intra et ad extra. Sans détailler tout ce qu’ont apporté les textes conciliaires, Mgr Piero Marini, ancien cérémoniaire du pape, prend un exemple pour nous faire comprendre le changement : « l’entrée du souverain pontife dans les célébrations. Jusqu’au concile, le pape, lors des grandes solennités, entrait dans la basilique saint Pierre au son des trompettes d’argent, portant la tiare, des gants, des chaussures de la couleur liturgique ; il était porté à dos d’homme par le groupe des sédiaires, entouré de « flabelli » (porteurs d’éventails) et d’une nuée de personnages bigarrés, laïcs et prélats, chacun avec l’habit de sa fonction, et qui représentaient la noblesse, le patriciat romain, les divers corps de gade, et d’autres dignitaires de la cour pontificale. Il s’agissait d’une entrée solennelle, qui donnait du pape l’idée d’un prince de ce monde entouré de sa cour. Depuis le concile, nous sommes habitués à voir le pape qui participe à une procession d’entrée dans la basilique vaticane, vêtu comme les évêques de l’Eglise catholique, (…) entouré non par des personnes de la cour papale mais par des concélébrants et des ministres qui jouent un rôle dans la célébration ». A lire cet exposé, commente Joseph Doré qui le cite , on comprend pourquoi l’on peut dire qu’après le concile, « rien ne sera plus tout à fait comme avant lui : il est des choses qui nous paraissaient normales et habituelles il y a cinquante ans, et qui nous sont devenues quasiment insupportables aujourd’hui »… Mais pour combien de temps quand on voit le retour de la Cappa Magna à la Curie ? La liturgie, en tant qu’expression de la foi de l’Eglise est capitale ; il est donc légitime que ce domaine concentre les querelles et il ne faut pas esquiver la question des abus qui suivirent le concile lors de célébrations qui avaient perdu le sens du rite… Mais ces abus ne peuvent justifier un retour ante conciliaire… Ce serait une faute plus grave encore. Cette régression oublierait en effet ce qui est en jeu. Pour reprendre l’exemple de l’entrée du pape dans la basilique, Joseph Doré note dans l’ouvrage « Vatican II,un avenir oublié »2 ce qui a changé : « - Au plan qu’on pourrait dire anthropologique, le refus de voir un homme, quelles que soient sa dignité et l’éminence de sa tâche, porté par d’autres hommes et entourés de signes exagérés d’honneur. – Au plan ecclésiologique, la renonciation par l’Eglise au pouvoir terrestre et à ses attributs, corrélative de la redécouverte de la fonction originelle du pape, celle d’évêque de Rome. – Au plan théologique, la recherche d’une plus grande conformité à un Christ qui n’est pas entré à Jérusalem en grand apparat mais en envoyé du Seigneur qui vient pour servir et non pas être servi ». Ces différents éléments n’ont rien de secondaire en ce qu’ils révèlent à la fois un nouveau mode d’organisation, collégiale, de l’Eglise, mais aussi un nouveau rapport au monde. L’Eglise n’est plus cette « société parfaite » qui, du haut de son savoir divin, voudrait imposer sa vision mais elle est un peuple en chemin avec tous les hommes de bonne volonté, et avec eux elle cherche. Elle fait signe dans la mesure où elle incarne la vie du Christ et non un pseudo gloire de Dieu, humaine, trop humaine.

    C’est sur ce point que doit porter le discernement et non sur la longueur des dentelles. Mais le débat ne sera pertinent que s’il n’oublie pas la naissance des questionnements contemporains qui interrogent l’Eglise. La crise de la vérité n’est pas plus née après le concile qu’elle ne s’est arrêtée avec l’essor des communautés nouvelles qui d’ailleurs, en guise de nouveauté, ne font que remettre au goût du jour des vieilles dévotions et des théologies que l’on croyait disparues avec le grand souffle du concile !

    1. La crise intellectuelle du catholicisme français, Fayard 1970. 2. Vatican II – Un avenir oublié, publié sous la direction d’Alberto Melloni et Christoph Théobald, Bayard/Concilum 2005, p 280-282.

    Ecrire à Pascal Janin :

    http://www.golias.fr/spip.php?auteur24

    http://www.golias.fr/spip.php?page=...

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  • 18 janvier 2009 15:22, par fox

    Excellente analyse d’ Alex et Maud Lauriot-Prévost. Il y a en effet nécessité d’ accomplir sereinement ce travail de discernement dans le cadre du mouvement de renouveau initié par Benoït XVI.
    Il est symptomatique, à cet égard, que nombres d’ idées ou de pratiques apparues dans l’enthousiasme des années 70-90 nous semblent aujourd’hui déjà vieillottes, en ce qu’elles ont été adoptées dans l’urgence pour répondre à des demandes jugées pressantes d’alors, et qui sont aujourd’hui dépassées.

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  • 18 janvier 2009 22:45, par Philarete

    Il me semble que le débat ici provoqué, et nourri par la réponse de Golias, est en soi une nouvelle réjouissante. Pour un début, il est logique que chacun se laisse aller à quelques généralisations hâtives et réagisse d’abord "avec ses tripes". J’espère que le débat, se poursuivant, permettra de dépasser certaines incompréhensions superficielles et certains clivages caricaturaux (le débat n’apportera rien si ce sont "les cathos de Famille chrétienne contre ceux de Golias" : ce "débat"-là, qui n’en est pas un, est seulement la caricature du dialogue fraternel qui devrait pouvoir s’amorcer.

    Je suis frappé, dans l’état actuel de la discussion, par la parfaite symétrie des arguments que s’opposent encore les deux "camps".

    Plusieurs données importantes me semblent ici — des deux côtés — faire défaut.

    1) Sur la question précise du vrai sens du Concile, il est impossible de s’en tenir, comme les auteurs de l’article, à quelques généralités sur les pasteurs et les intellectuels qui auraient plus ou moins manqué à leur devoir. Il est impossible aussi de s’en tenir, comme Janin, à la version simpliste d’un Concile "d’ouverture" suivi par une "reprise en main" (Jean-Paul II et Benoît XVI). Pour en rester au contexte français, il convient de prendre enfin une vue d’ensemble de l’analyse de l’après-Concile livrée par des inspirateurs du Concile aussi capitaux que de Lubac, Congar, Bouyer ou Daniélou. Les tenants d’un Concile "de rupture" (bien représentés par Golias) ne peuvent faire comme si ces théologiens, qui ont inspiré des textes capitaux sur l’Eglise ou sur la liturgie, n’avaient pas exprimé leur déception, leur frustration, parfois leur colère, devant ce que certains ont cru devoir faire de leur œuvre.

    2) Il est cependant impossible de s’en tenir au seul contexte français. Il y a certes une histoire française du Concile et de l’après-Concile, mais le cadre national est trop étroit pour mener une analyse lucide. Le cadre catholique est lui-même trop étroit. Ce n’est pas une affaire de dentelles ou de sedia gestatoria qui est en cause, mais d’un mouvement qui concerne au même moment toutes les Eglises chrétiennes, dans l’ensemble du monde occidental. De ce point de vue, la première chose à remarquer est que, globalement, l’Eglise catholique a mieux "tenu le coup" que les Eglises protestantes. Elle a perdu moins de fidèles, à connu une baisse des vocations moins brutales, elle a continué d’affirmer — y compris en France par la voix de ses pasteurs — avec plus de clarté le noyau essentiel de la foi chrétienne.

    3) Il me semble que l’analyse ne progressera pas tant que l’on en restera à un affrontement autour de la seule période conciliaire et post-conciliaire. Il y a un phénomène global, en Occident, depuis plus d’un siècle, de désaffection à l’égard du christianisme. La période conciliaire est un épisode, qui doit être inscrit dans la longue durée : au moins depuis 1870, sinon 1830. C’est même un phénomène qui affecte en général les religions "instituées", à commencer par le judaïsme. De ce point de vue, la spécificité de l’Eglise catholique n’est pas d’avoir échappé à la désaffection, mais de l’avoir affrontée sans perdre son unité essentielle. Le judaïsme comme le protestantisme ont éclaté en groupes "libéraux" ou "conservateurs". Malgré les tensions et certains déchirements très locaux (comme le schisme lefebvriste), l’Eglise catholique est restée une. Notamment, il n’y a pas eu de schisme "progressiste", et les auteurs de l’article devraient se demander si l’épiscopat français "des années 70-90" n’y est pas pour quelque chose. C’est une donnée qui doit, pour le moins, être interrogée.

    4) Pour en revenir au catholicisme, une remarque encore : le phénomène des groupes charismatiques, que Janin trouve en général suspect, et les Lauriot-Prévost plutôt encourageant, a de toutes évidences ses racines dans les années 70, à l’époque des "communautés de base" et du Larzac. À lui seul, ce phénomène montre la faible pertinence des clivages ici sans cesse réactivés. Le christianisme "expérientiel" des charismatiques (protestants comme catholiques) est de plain-pied avec l’évolution de la sensibilité religieuse depuis plus d’un siècle (toute l’œuvre de William James en contient déjà la caractérisation). Là où le catholicisme de Golias entend dialoguer avec "le monde" en allant le plus loin possible dans l’acceptation des valeurs portées dans les sociétés occidentales (en gros, celle de "l’ethos démocratique"), le catholicisme charismatique entend d’abord offrir à une société de moins en moins "croyante" la certitude subjective d’une expérience religieuse intense. Ce sont-là deux formes hyper-modernes de compréhension de la foi, certainement pas l’affrontement d’un camp du passé contre celui de l’avenir.

    Un débat s’est amorcé. J’espère que le débat se fera dialogue, ce qui suppose que l’on s’interdise a priori de soupçonner l’autre d’être un mauvais chrétien (trop conservateur ou trop progressiste), que l’on évite autant que possible les caricatures, que l’on cherche à comprendre et non pas à juger, et que l’on se prête mutuellement l’intention sincère de servir l’Eglise et de la faire aimer.

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  • 21 janvier 2009 22:47, par Ephrem

    J’ai moi-même subi au sein de l’Eglise, comme consacré, les a prioris réducteurs
    de ceux qui avaient pourtant pour tâche de transmettre la foi authentique.
    Il y aurait de multiples faits à
    raconter : négation des miracles, de la
    présence eucharistique, de l’adoration,
    de la tradition, de la liturgie sous sa
    forme instituée. Moqueries à l’adresse
    du Pape et de ses positions, et cela par
    des responsables de l’Eglise, durant
    des années ! Qu’ils ne disent pas qu’ils
    ne sont pas responsables de la désaffec-
    tion actuelle de la foi. Ils en ont été respons
    ables, puisqu’ils étaient en responsabilité
    et prônaient ouvertement ces "révisions" contestables.
    Il faudrait que des livres soient publiés,
    racontant ce qui s’est dit et fait dans
    ce passé à peine passé. C’était trop
    difficile de le faire dans un contexte
    de glaciation où les opposants à cette
    désaffection de la foi risquaient d’être
    relégués. Il y eut une idéologie pre-
    dominante, incontestablement, et elle
    eut tous les moyens de s’imposer dans
    l’Eglise et de dominer les consciences des
    des croyants. Il faut le dire et le dé-noncer
    noncer, le plus charitablement possible
    évidemment. On a trop misé sur le
    silence vertueux de ceux qui n’y souscri
    vaient pas, et, du coup, elle a pris
    toute la place. Il faudrait que des
    personnes, comme les Lauriot-Prévot s’
    emparent de cette question, pour la
    vérité. Car il faut que vérité soit dite
    et qu’on sorte enfin de cette crise
    interminable dont ne bénéficient que
    ceux qui s’en félicitent au nom de leur
    désir de voir la foi disparaitre dans la
    sécularité. Je pense que Golias et
    autres trouvent cela trés bien, et
    applaudissent des deux mains cette ex-
    tinction programmée de la foi.

    Répondre à ce message

  • 22 janvier 2009 07:19, par françois

    Soyons directs !
    Une caractéristique essentielle de ce temps est le rejet d’Humane Vitae par l’Église ; le Cal Martini ,qui vient de publier un livre, voit dans cette encyclique,la cause de la coupure entre l’Église et le monde,et la rejette,tout
    simplement...

    C’est la relation homme/femme qui est brisée , dès le choix d’une vie sous contraception,quelles qu’en soit les raisons ;le respect de la femme et de sa vie intime physique ,psychologique est rejeté,et la femme n’en conçoit qu’amertume ;Au lieu de cela,une relation "inventée", où l’homme trouve peut être son compte , mais la femme, surement pas ;
    Au final, la technique et la finance,(et l’idéologie),imposent un autre mode de vie,"contre-nature" ;les effets ne se sont pas fait attendre : c’est l’amour conjugal qui est la première victime ! Mariages en baisse, divorces séparations,peurs de d’engager...La sanction "naturelle" àu choix contraceptif est tombée tout de suite :on est dans la "loi naturelle",une loi comme la gravité,ou la pesanteur !
    Alors dans l’Église,qui en France a,au moins, oublié l’appel prophétique de Paul6 ,la catastrophe a suivi !Tout le monde est parti voir ailleurs, car tout le monde,ou presque,est concerné par ce problème,puisque l’essentiel n’y était pas annoncé :
    Quelle parole de bonheur était dite aux couples ?leur a t’on donné le message d’humane vitae,route unique pour s’en sortir dans l’imbroglio médiatique qui, lui, sait où il va ? Non , L’Église a refusé de prendre en compte le message d’humane vitae,et c’est la principale raison de l’exode de ses fidèles...
    Exode qui continue, pour la même raison...

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