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Traduit par Pierre

Quelle est l’influence des religions sur la législation ?

par Gerald Russello

mercredi 9 avril 2014


Est-il important de donner une définition au mot "religion" ? Mark Movsesian, professeur de Droit à l’Université St. John [1] a récemment publié un article sur la montée de la population des "Sans", ces Américains qui se déclarent sans appartenance religieuse. Selon certaines évaluations, ils seraient 20% des adultes et, parmi les "millénaristes", atteindraient 30%.

Ils ne sont certes pas nécessairement athées. Certains adhéreront à une religion définie en prenant de l’âge (surtout s’ils ont des enfants), comme Mary Eberstadt le pense dans son ouvrage récent "How the West Really Lost God" (Comment l’Occident a vraiment perdu le sens de Dieu), et certains se disent "attirés par le spirituel mais non religieux". Cependant ils forment une fraction non négligeable de population susceptible d’avoir pour les tribunaux de l’influence sur la manière de comprendre et de traiter la religion et les revendications relatives à l’exercice de la religion.

Le Professeur Movsesian s’interroge sur la protection accordée par la clause de "libre exercice" du Premier Amendement [à la Constitution des USA], et comment interpréter une telle protection. La législation relative au Premier Amendement n’est pas limpide, ne serait-ce qu’en réponse à la question fondamentale sur ce qui peut constituer une "religion". En certaines affaires, on semblait pencher pour une croyance en Dieu, en d’autres, pour des organismes portant une tradition et un enseignement, attendant des sacrifices de la part de leurs adhérents. Plus récemment on pouvait être dispensé de ces conditions, et les gens imprégnés de "spirituel" pouvaient bénéficier de la protection constitutionnelle.

Movsesian s’interroge sur la protection que de telles personnes pourraient attendre de la clause de libre exercice du Premier Amendement, et quelle serait la signification d’une telle protection. En matière constitutionnelle, par exemple, on n’accepterait pas que le gouvernement définisse ce qu’est une "religion". Si quelque "illuminé" croit en un mystérieux "flux" guidant ses actes (on a vu un tel cas en Virginie, par exemple), eh bien, le gouvernement doit le respecter.

Compte-tenu de la neutralité du risque de conflit religieux, écarter le pouvoir politique du débat religieux semble une façon raisonnable d’éviter de tels conflits, et de laisser les gens de diverses religions vivre ensemble pacifiquement.

Et pourtant Movsesian reconnaît qu’il y a des questions épineuses si on considère que les "Sans" constituent un groupe religieux séparé. D’abord, comment les définir ? Ils forment un groupe varié de convictions plus ou moins solides et sincères. On pourrait être face à une nation avec des millions de religions, chacune revendiquant des dispenses de soumission à certaines lois ou obligations. Une telle situation de chaos aboutirait à l’impossibilité de maintenir l’ordre politique (un argument qui tient debout).

L’argument le plus significatif contre une reconnaissance des "Sans" peut être ce que Movsesian appelle "l’objection Tocquevillienne". Tocqueville considérait l’individualisme comme une menace typique contre une société démocratique importante. Pas seulement un individualisme politique. Tocqueville voyait dans une société démocratique la tentation permanente de dériver vers une sorte de panthéisme. En écrasant toutes les différences entre citoyens, la pression du principe d’égalité écrase aussi la distinction entre divin et humain. Chacun peut alors devenir son propre dieu.

Contrepoids à cette tendance au nivellement, Tocqueville remarquait la profusion d’associations laïques ou autres en Amérique, y-compris les églises. L’énergie de l’égalité démocrratique était ainsi encadrée, aidant les individus à apporter leur contribution à la communauté. Vue ainsi, la religion est plus que l’interprétation personnelle d’un "flux" hors de toute communauté ou sans guides compétents pour vivre sa vie.

Non seulement reconnaître de telles diversités d’idées ou de sentiments comme une "religion" retire tout sens à ce mot, mais ne correspond nullement à la fonction que Tocqueville trouvait si importante. Car il se trouve que ces "Sans", malgré leur présence pesante dans les médias et auprès de certaines élites n’apportent pas autant à la société que la contribution des associations religieuses.

Les gens se réclamant de spiritualité et non de religion participent moins aux actions charitables à but religieux ou non que les gens traditionnellement religieux, et s’impliquent moins dans l’action politique ou culturelle locale. Les "Sans" sont par essence des solitaires de la religion ; en fait leur rejet des organismes religieux est une marque évidente de leur caractère. C’est précisément le genre d’individualistes solitaires dont Tocqueville craignait qu’ils se désintéressent de la vie en communauté et soient incapables de se confronter à l’autorité centrale.

Movsesian insiste également sur les avantages auxiliaires ou secondaires tenus par les organismes religieux pour persuader la Gauche laïque de la valeur de la religion et des communautés religieuses. Même si les élites laïques ne croient plus (ni même considèrent raisonnable de croire) que les principes religieux sont valables, leur conviction est sans doute de protéger la religion qui apporte bien des avantages à la vie communautaire et civique.

Mais ceci peut échouer. La Gauche actuelle exprime son hostilité envers la religion, dont l’existence même est considérée comme un rempart contre les ingérences de l’état et comme une autre source de valeurs et aussi d’aide sociale. Soutenir que la religion a ces vertus "Tocquevilliennes" serait simplement confirmer que les gauchistes sont dans l’erreur.

On pourrait poursuivre cependant sur une autre piste. Comme certains penseurs gauchistes comme feu Ronald Dworkin l’ont soutenu, la religion, ce peut être n’importe quoi. Être catholique, c’est comme être un Klingon de Star Trek, ou être un Juif orthodoxe c’est comme se déclarer adepte de Jedi. Selon ces idées, le plus important est l’attachement sincère des gens à leurs convictions personnelles, que le gouvernement ne saurait remettre en question.

Les croyants traditionnels pourraient imaginer que c’est une bonne chose — erreur ! Dworkin et compagnie s’emparent de ce point de vue pour proner un état maximaliste ne laissant aucune place aux exceptions religieuses : Si tout le monde a une religion, les lois s’appliquent sans exception à tous.

De plus, cette mixture de "religieux" avec "simplement spirituel" justifierait pour l’état une sorte d’équivalence morale. Sauf le respect dû aux adeptes de Jedi, ces gens-là ne constituent pas une menace pour le gouvernement, ni, non plus, les Wiccans, Klingons et autres. Ce sont toujours des individualistes selon Tocqueville, même s’ils sont en quête d’une réalité transcendentale.

En s’intéressant aux "Sans" l’article du Professeur Movsesian pressent une éventuelle réorientation de la jurisprudence en matière de religion, et les dangers auxquels la croyance religieuse traditionnelle pourrait être exposée.

Illustration : Une nation "Sans"..., n’importe quoi.

Source : What Counts as “Religious” in Law ? http://www.thecatholicthing.org/col...

Notes

[1] Université catholique à New York

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