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Vaclav Havel

Mort d’un Juste

par Gérard Leclerc

lundi 19 décembre 2011


Paradoxe ô combien symbolique  ! Le lendemain même de la mort de Vaclav Havel, figure de la lutte contre le totalitarisme, on apprenait celle du tyran nord-coréen Kim Jong-il dont le régime constitue jusqu’à la caricature ce qu’il y a de pire dans le cauchemar communiste. Le rapprochement entre les deux hommes met aussi en évidence l’opposition vertigineuse des caractères et des convictions. Dans la généalogie de la nomenklatura totalitaire, un type de dirigeant s’est trouvé consacré avec la brutalité policière, l’insensibilité bureaucratique, l’aplatissement désespéré des finalités et des valeurs de civilisation. A l’opposé, l’aventure d’un Vaclav Havel nous a permis d’assister à l’émergence d’un écrivain et d’un artiste qui ne se sentait aucune appétence pour le pouvoir. Victime désignée d’un système acharné à pourchasser les petits bourgeois de son espèce, il opposait au nihilisme du régime sa révolte dans un style qui fait penser à Camus et à Ionesco. Son sens de l’absurde n’en faisait pas un résigné. On le vit bien lorsqu’il devint un des porte-parole du mouvement de la charte 77 qui se dressait contre l’écrasement qui avait suivi le fragile Printemps de Prague.

Rien n’avait préparé cet intellectuel à assumer les responsabilités du pouvoir. Il s’agissait pour lui d’un exercice d’autant plus périlleux que sa conception du politique le mettait, par définition, en délicatesse par rapport à ce qu’il y a d’étranger à la marginalité du penseur dans la logique institutionnelle. Dissident, il combattait de toutes ses forces l’écrasement inhumain du système lénino-stalinien, mais il critiquait aussi les failles du libéralisme occidental, dont il ne pouvait approuver le consumérisme et la démarche purement procédurale. C’est vrai que les responsabilités pratiques obligent à des compromis qui ne s’accordaient pas à sa personnalité. Il trouvera des successeurs qui n’auront plus ses réserves de militant impénitent.

Avec lui, disparaît un des personnages emblématiques de la transition de la fin du XXe siècle. Il mérite de rester dans la mémoire des nouvelles générations comme un exemple de générosité et d’indépendance à l’encontre de toutes les menaces sur l’intégrité de l’homme et la fraternité.

3 Messages de forum

  • 19 décembre 2011 18:49, par Bernard Richard

    Je crois me souvenir que le président Mitterrand, en visite officielle dans une Tchécoslovaquie communiste, avait exigé et obtenu d’avoir une rencontre avec V. Havel. Quant aux coïncidences de disparitions, les anciens khâgneux savent bien que tant Louis XVI que Lénine sont morts un 21 janvier, ce qui faisait que dans les khâgnes d’autrefois, l’habit ou la cravate était de deuil ce jour-ci à gauche comme à droite...

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  • 19 décembre 2011 20:47, par Philippe Pouzoulet

    Mort d’un juste, certainement. Mais pas seulement.

    Mais Vaclav Havel ne disparaît que pour mieux apparaître définitivement dans sa véritable dimension historique : un authentique père fondateur de l’Europe réunifiée, issu de cette Europe centrale d’où nous est redonné le sens véritable de l’aventure européenne depuis longtemps égaré à Bruxelles, celle d’une communauté de nations. Communauté : un mot pourtant effacé des traités de l’ "Union" européenne. Union...pour n’importe quel Européen du centre et de l’est, Union, Soyouz, ça rappelle de mauvais souvenirs soviétiques.

    Etonnant destin que celui d’un Européen qui contribua si puissamment à la réunification du continent et qui dut présider à l’éclatement de son pays ; que celui d’un écrivain agnostique devenu chef d’Etat d’un pays profondément déchristianisé, mais accueillant le Pape Jean-Paul II à Prague le 21 avril 1990, au lendemain de la révolution de velours et déclarant : " Je ne sais pas si je sais ce qu’est un miracle. Malgré cela, j’ose dire qu’aujourd’hui, à midi, je participerai à un miracle...".

    Le miracle, ce fut aussi la personnalité rayonnante et généreuse de cet homme inoubliable...Quiconque a connu la Tchécoslovaquie d’avant 1989, un pays brisé dans son âme, plombé, résigné, "normalisé", peut rétrospectivement apprécier la puissance de ce miracle. Je l’écris en repensant à cette sinistre soirée de décembre 1981 où, à Prague, nous venions d’apprendre l’instauration de l’état de guerre en Pologne. L’ambassadeur français déclarait alors,funèbre, à ses collaborateurs : "ils vont se faire normaliser comme les Tchèques"...A Paris, Claude Cheysson rassurait : "naturellement, nous ne ferons rien"...

    Et bien il y eut la résistance de Walesa et de Solidarnosc, il y eut la résistance de Havel et des membres moins connus mais aussi héroïques de la Charte 77. L’esprit de l’aventure européenne était passé à l’est.

    Une dernière observation : l’Europe de Bruxelles est aujourd’hui incapable de susciter le moindre leader charismatique : de Catherine Ashton à Manuel Barroso en passant par Herman van Rompuy, pas un qui soit en mesure d’incarner ce que doit être l’Europe 20 ans après la chute du mur de Berlin. Pas un souffle sur l’"Union" sauf les miasmes d’une obsession : sauver une monnaie...Un continent dirigé par des banquiers, sous la férule d’agences de notation.

    La mort de Vaclav Havel nous ramène à la dure réalité de l’Europe.
    Nous avons perdu un père fondateur agnostique et doué de spiritualité. Au mieux, dans le lot de technocrates libéralo-libertaires qui peuplent les arcanes bruxelloises, nous n’avons qu’unen poignée d’eurocrates chrétiens dont la petite flamme est de plus en plus étouffée. Le parlement européen : un soviet suprême où l’on insulte les Hongrois qui viennent de se donner une constitution non normalisée.

    Et si le meilleur chemin pour atteindre au but était, à nouveau, la résistance et la dissidence ?

    Merci Vaclav Havel de nous avoir appris le courage de la vérité. Nous ne vous oublierons pas.

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  • 20 décembre 2011 00:48, par Marie-Gabrielle Leblanc

    Un très grand homme politique au sens le plus noble. Je me souviens comme d’hier de l’élection de cet homme de grande culture et de grand courage. J’ai des amis tchèques et je me souviens de ma première visite à Prague peu après la chute du communisme et son élection, pour la venue de Jean Paul II en Tchécoslovaquie. Moments et impressions inoubliables même si je vis jusqu’à cent ans ! Je découvrais avec des yeux ronds ce pays encore complètement dans son état communiste, sinistre et mortifère. Comme il était évident d’après mes vêtements que je venais d’Europe de l’ouest, les gens m’arrêtaient dans la rue pour me dire que c’était comme s’ils avaient passé 40 ans en prison ; d’autres, âgés, me disaient "On m’a volé ma vie" ; d’autres, fous de joie, me criaient "Communisme kaput ! ". Il y avait dans toutes les vitrines (quasi vides de produits car il n’y avait rien à vendre) des photos du Pape et de Vaclav Havel.

    En tant qu’historienne d’art, j’avais été particulièrement touchée par sa photo officielle comme président fraîchement élu : avec un sourire gouailleur (aux antipodes de la nomenklatura communiste), devant un célèbre tableau tchèque du XIVe siècle de la Galerie Nationale : Saint Matthieu et l’ange, par Maître Theodorik ; il avait mis sa main près de son oreille comme pour entendre le message de l’ange. Cher Monsieur Havel, bien que vous ayez été agnostique sur terre, je pense qu’aujourd’hui vous devez être ébloui par la Lumière divine, et je vous souhaite que l’ange de saint Matthieu vous ait introduit au Paradis, avec votre sourire en coin.

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