Accueil du site > Actualités > Chronique de Tugdual Derville > Lynchages en série
Quoi de commun entre Christian Blanc, ministre démissionné pour un amas de cigares et le docteur Stéphane Delajoux, chirurgien du dos de Johnny, « idole des jeunes » ? Entre Éric Woerth qui s’accroche au gouvernement, dans la tempête, et Raymond Domenech l’entraîneur honni ? Tous sont victimes du lynchage médiatique.
Lynchage : ce divertissement à la mode mérite d’être décrypté. Il suffit d’observer un poulailler : voilà qu’un individu fragilisé est attaqué par un plus fort. Soudain, toute la communauté s’acharne à déplumer l’infortuné, piqué au vif jusqu’à sa mise à mort. Haro sur le baudet ! Ce n’est pas tellement moins cruel dans les cours de récréation. Partout, on raffole de désigner un bouc-émissaire. On le chasse en meute. Le mouton noir du troupeau sera vite considéré comme responsable de tous les maux.
Malheur aux vaincus ! Thuram qu’on présente comme le sage du football est allé jusqu’à accuser ses successeurs de l’équipe nationale d’alimenter le racisme. Autre ancien, Lizarazu, reconverti en commentateur, en rajoute dans l’invective. Et même ce brave Barthez, le goal de la victoire de 1998, semble avoir oublié qu’il a, en fin de carrière, bel et bien craché sur l’arbitre…
C’est une tendance propre au lynchage que d’être volontiers déclenché par les voisins, les semblables.
À l’image des victimes des purges staliniennes, on attend de chaque accusé qu’il confesse ses fautes et, si l’on vit en Chine, on réclame la peine capitale.
Après s’être désigné comme responsable de la tempête qui menace ses camarades, Jonas est jeté à l’eau. Certaines personnalités seront jetées aux chiens, selon l’expression du président Mitterrand après le suicide de Pierre Bérégovoy, son ancien Premier ministre.
Faut-il en arriver là pour déceler en nous ces relents de cruauté qui nous font hurler avec les loups ? Ou cette jalousie qui nous fait nous réjouir de l’effondrement des gloires dont le talent, le pouvoir ou la richesse nous assombrissaient ? Plus dure sera la chute : on brûle plus ardemment ce qu’on a adoré.
Il ne s’agit pas de condamner le journalisme d’investigation ni de fermer les yeux sur les comportements délictueux. Mais tout l’Évangile entend briser le cercle infernal qui nous fait désigner des victimes expiatoires, dont l’exclusion ou la mort est incapable d’apporter la paix. Car les sacrifices humains et autres jeux du cirque sont des distractions éphémères. L’emballement de la violence qu’a connu la France, lors de la Révolution, voire à la Libération, montre ce dont nous sommes capables, collectivement.
Peu étonnant que les idolâtries contemporaines renouvellent le genre ! Quels sont les nouveaux jeux du cirque ? La politique politicienne, la variété et le sport spectacle. Heureusement, un chrétien peut s’abstenir de lancer sa pierre. Il lui suffit de regarder les occasions qu’il offre de se faire lyncher (ses erreurs, voire son péché) et l’amoncellement de miséricorde à sens unique qui le sauve éternellement. Il peut même s’abstenir de s’intéresser aux épisodes croustillants des naufrages humains qu’on jette en pâture à son voyeurisme : ce regard apeuré de bête traquée capté par un photographe en quête de scoop, ce détail scabreux dont on feint de se désoler.
Mais dans nos relations interpersonnelles aussi, nous pourrions ajuster notre façon de recevoir les ragots, à l’image de Socrate conseillant son disciple sur ce qu’on peut dire d’un ami : Est-ce vrai ? Est-ce que cela va faire du bien ? Mon interlocuteur en a-t-il besoin ? Sinon, mieux vaut détourner son regard et dessiner sur le sable.