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Les nouveaux conservateurs

par Gérard Leclerc

mercredi 11 janvier 2017


Pour qui a déjà pas mal vécu, les tournants et les volte-face du monde intellectuel ne sont pas une surprise. Au lendemain de la Libération, c’était le marxisme qui dominait dans l’intelligentsia, avec Jean-Paul Sartre comme compagnon de route. Avec les années soixante, ce marxisme se fissure en différents courants tandis que de nouvelles têtes d’affiches s’imposent avec d’autres problématiques, entre structuralisme et pensée critique parfois plus intéressée par les mœurs que par la politique proprement dite. Paradoxalement, dans les années quatre-vingt, alors que la gauche arrive au pouvoir avec François Mitterrand, il y a éclipse du gauchisme contestataire et même du socialisme classique, avec le grand retour du libéralisme dans le sillage d’un Tocqueville redécouvert. Mais le gauchisme culturel n’a pas dit son dernier mot. Émigrée dans les universités américaines, la French Theory retraverse l’Atlantique en sens inverse, pour inspirer un nouveau courant dominant à l’enseigne libérale-libertaire. C’est ce courant qui sera à l’origine de nombre de réformes dites sociétales, contaminant la gauche et impressionnant la droite.

Assistons-nous à une nouvelle révolution intellectuelle ? On est tenté de le croire à l’heure où les libéraux-libertaires protestent qu’ils ne représentent plus la pensée unique, régulée par le politiquement correct. Les conservateurs auraient repris le dessus, notamment avec les plus gros tirages de l’édition. Alors que le grand critique littéraire et politique de la Troisième République, Albert Thibaudet, parlait d’un irrépressible mouvement sinistrogyre, c’est-à-dire assurant le triomphe de la pensée de gauche, c’est à un mouvement contraire, dextrogyre, que l’on assisterait aujourd’hui. Il faut croire que les choses sont un peu plus complexes que cela, puisque Le Monde d’hier après-midi, en annonçant sur toute la largeur de sa première page une enquête sur la nouvelle pensée conservatrice, concentrait son attention sur un écrivain tout à fait atypique, Jean-Claude Michéa, dont les références n’appartiennent pas du tout à la tradition conservatrice classique. Il demeure même lecteur pénétré de Marx. Seulement, à l’exemple de son auteur préféré, George Orwell, il se définit comme un anarchiste conservateur et se montre férocement critique de la société libérale-libertaire. Avec une prédilection pour les mœurs de la commune décence populaire. Affaire à suivre.

Chronique diffusée sur Radio Notre-Dame le 11 janvier 2017.

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