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Le second chapitre de « L’apôtre du siècle désespéré »

mercredi 3 mars 2010


Jean de Fabrègues, « L’apôtre du siècle désespéré, Jean-Marie Vianney, curé d’Ars  », 222 pages, 14,90 €. Réédition 2010, disponible en librairies religieuses (diffusion Serdif) depuis le 6 mars, ou par correspondance auprès de France Catholique, 60, rue de Fontenay 92350 Le Plessis-Robinson, 19,90 € franco de port.

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Tarifs dégressifs - Souscription
Parution mars 2010

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II

UN ENFANT QUI A CHOISI…

Il s’est relevé, il a cheminé jusqu’à l’église et il y est entré avant toute chose  : la prière passe d’abord. Nous ne savons rien, nous ne saurons éternellement rien de ce que fut la première nuit du Curé d’Ars dans son nouveau presbytère. Usa-t-il du vieux lit de M. Balley, hissé dans la chambre du premier qui allait être la sienne  ? Resta-t-il, au coin de l’âtre, sur une des chaises, à son goût trop luxueuses, dont la charitable châtelaine d’Ars avait meublé la salle du presbytère  ? Ici ou là, il ne dormit guère. L’étape était franchie qui le jetait sans armes au combat même qu’il avait demandé. Et, dans cette première nuit passée sur le champ de bataille qui lui était donné comme il l’avait demandé, c’est sa vie passée qu’il revécut.

Ce n’est pas une maison de pauvres, avec ses deux portes et ses deux belles fenêtres, que celle où naquit Jean-Marie Vianney, à Dardilly, à vingt kilomètres à peine d’Ars  ; mais la pauvreté l’a marquée de son signe. En 1770, seize ans avant la naissance de Jean-Marie, Benoît Labre, qui venait à Lyon de la Trappe de Sept-Fons, s’y était arrêté. La maison Vianney était ouverte à tous les malheureux et Matthieu — qui allait être le père de Jean-Marie — avait reçu de son propre père ce trésor de charité que Jean-Marie porterait au rayonnement suprême.

Savons-nous encore, pouvons-nous encore savoir ce qu’est la charité, sans tout un effort sur nous-mêmes, contre nous-mêmes, contre nos habitudes, contre les possibilités mêmes de la vie qui nous est faite  ? Une maison que nous visitons, si les pièces nous en paraissent «  trop  » grandes, si le vestibule recèle quelques mètres inutilisés, nous en dénonçons la «  place perdue  ». Dans la maison Vianney, autour de l’âtre où Benoît Labre succède à d’autres miséreux, précède d’autres vagabonds, il n’y a pas de place perdue. La place est à qui passe, à qui entre. Ce peuple français, qui mangeait «  des herbes et des racines  », c’est lui qui reçoit le saint de la misère et du dénuement quand les Vianney ouvrent leur porte à Benoît Labre. On n’a rien ou presque, mais ce rien est à toutes les créatures que Dieu envoie. Dans ce passage de Benoît au foyer Vianney, quelle marque secrète  ! Déjà le signe est donné que la charité est une participation entière de mon destin au destin des autres. La charité, ce n’est pas ceci que je donne, ni cela. C’est cette place auprès de l’âtre, alors qu’il y en a si peu déjà — mais personne ne s’en aperçoit, personne n’y pense. Il n’y a pas d’idée de partage qui puisse naître là, parce que déjà tout est commun. Il n’y a pas de don  : tout est à toutes les créatures de Dieu.

Benoît Labre passé, la maison Vianney reste ce foyer de charité qu’elle était. Le fils succède au père, va chercher pour épouse Marie Beluse à une lieue, au village d’Écully. Six enfants vont naître, dont Jean-Marie quatrième, le 8 mai 1786.

Les agitations de la cour et des politiques ne viennent pas jusqu’à Dardilly. Trois ans encore, et la Révolution sera là. Mais la maison Vianney vit dans l’éternel, comme ont recommencé de vivre, comme recommenceront toujours de vivre les maisons où règnent les sentiments éternels  : le simple devoir quotidien, la foi, l’amour et cette espérance qui ne se connaît pas elle-même parce qu’elle est chevillée à la foi comme au corps, et cette charité qui tient à tout cela sans même se nommer. La foi, l’espérance, l’amour, la charité sont là comme ils sont en tout lieu où les êtres vivent vraiment leur vie, où ils ne se nourrissent ni de regret, ni de cette attente d’une nouveauté vaine qui est le contraire même de l’espérance  : maison bâtie dans l’éternel parce que tout y est vérité de l’élémentaire, de l’essentiel.

Il y a là une mère  ; nous savons peu de choses — de science historique — de ce qu’elle disait au petit Jean-Marie, et de ce qu’il lui disait. Mais nous savons tout, parce que nous savons qu’ils se sont aimés comme une vraie mère et un vrai enfant. Peut-être, sans doute même, se parlaient-ils peu  ; la fermière vaquait à ses affaires, l’enfant la suivait à petits pas, parfois elle prenait peur de ne plus le voir  : ne serait-il pas allé jusqu’à l’eau, là-bas, où les bêtes vont boire  ? Elle appelait. Il ne répondait pas toujours. Mais, lorsqu’ils se retrouvaient, il y avait ce double regard  : de l’enfant à la mère, de la mère à l’enfant. Comment celui-ci n’aurait-il pas eu dès lors cette rude tendresse, cette tendresse torrentueuse qui baignera toute sa vie  ? Bien sûr, il était un enfant tendre  ; bien sûr, il aimait écouter les histoires de Jésus. L’enfant apprenait le Pater, l’Ave  : ils étaient dans l’air, ils berçaient cette maison située dans l’éternel.

Nous savons maintenant — maintenant  ? mais qui ne l’a pas toujours su, malgré toutes les histoires, celles des bien-pensants et celles de la Sorbonne  ? — disons tout de même donc que nous savons maintenant que le xviiie siècle finissant a connu ses zones d’irréligion, ses «  pays de mission  » au cœur même de la France chrétienne. Si Grignion de Montfort s’est lancé dans l’immense besogne de rechristianiser, c’est qu’il y avait des terres qui n’étaient plus chrétiennes. Et Ars était de celles-là. Mais il y a toujours eu, en plein cœur de chrétienté, et il y aura toujours, jusqu’au dernier tournant de la dernière âme, côte à côte, ventre à ventre, des pays où Jésus sera aimé dans la paix de la certitude éternelle, et des pays où tout sera comme si Jésus n’était pas venu, des maisons de Foi et des maisons d’Ignorance. Il en est et il en sera ainsi parce qu’il y a la double possibilité de l’homme et sa double relevance. Il y avait donc, en ce temps-là même, des pays de mission, et tout près de Dardilly  ; et puis il y avait d’autres maisons, comme celle des Vianney, où Jésus était tout proche, où tout était vivant d’amour et de foi. Et c’est de cela, de cette présence éternelle que Jean-Marie se nourrit  : sa vie d’enfant n’a rien de nouveau, rien de plus que ces regards de nos petits enfants qui nous réjouissent si fort le cœur, ces paroles qui nous fondent dans l’âme. Dernier regard d’un soir sur le Crucifix proche du lit, avant le sommeil, simples mots qui n’ont d’autre objet que de traduire l’amour. L’amour de l’enfant pour la mère, de l’enfant pour Dieu, c’est tout un  : c’est l’expression d’un cœur qui s’ouvre et qui se donne. Jean-Marie «  se mettait à genoux sur les carreaux, joignant ses mains et les cachant dans celles de sa mère  ». Le geste dit les choses mieux que nos pauvres paroles  : les mains jointes, c’est l’amour de Dieu  ; enfermées dans les mains maternelles, c’est l’union des deux amours.

N’allons pas croire que l’enfant est seulement douceur. «  II était né avec un caractère impétueux  », dira un témoin au Procès de l’Ordinaire. Il avait quatre ans quand sa petite sœur, Gothon, s’empara d’un chapelet auquel il était fort attaché. Colère, pleurs  : l’enfant recourt à l’autorité maternelle qui lui demande d’abandonner l’objet aimé. En retour, la mère lui donne une statue de la Vierge qui était sur l’âtre de la cuisine  : la statue ne le quittera plus  : «  Je n’aurais pas dormi tranquille, dira-t-il, si je ne l’avais pas eue à côté de moi dans mon petit lit.  » Un soir, sa mère, inquiète de ne plus le voir près d’elle, le trouvera dans l’étable, priant à genoux, mains jointes autour de sa statue de la Vierge.

Ainsi avons-nous aimé un petit soldat, une image qui contenaient tout notre rêve et que nous serrions bien fort dans une petite main moite. Le rêve de Jean-Marie, c’est la réalité de l’amour divin. Dès lors, il y est en plein cœur.

De quelles grâces précoces un tel geste n’est-il pas le signe  ! L’enfant qui fuit les humains même les plus aimés pour se réfugier dans la proximité de la Mère de Dieu, dans la solitude avec la Mère de Dieu, quelle puissance n’a-t-il pas déjà sentie dans la prière, quel appel — et quelle présence  ! Grâces personnelles, oui certes, et dont l’ampleur nous est aussi inconnue qu’indicible. Mais grâces germées aussi dans ce petit monde Vianney où la Foi et l’Amour sont l’air même que l’enfant respire.

De l’amour maternel, il n’est pas plus de peinture possible que de l’union mystique  : todo y nada. Parce que cela est le tout du monde, nous ne pouvons rien en dire qui lui soit adéquat. Mais ce que nous voyons, ce sont des signes qui ne trompent pas  : «  À la maison, dans le jardin, sur la rue, Jean-Marie bénissait l’heure  », dit son biographe Mgr Trochu [1]. C’était aussi l’habitude maternelle que de faire le signe de la Croix à chaque heure nouvelle, puis de dire un Ave. Ainsi était-ce la vie tout entière qui baignait dans la Foi, et c’est pourquoi elle baignait aussi dans la Charité. Presque chaque matin, la mère allait entendre messe, et Jean-Marie n’aimait rien tant que de l’y accompagner, «  apprenant à prier rien qu’à la contempler  ».

Le courant d’amour qui unit la mère et l’enfant n’est pas autre que celui qui les réunit à Dieu. «  Si tes sœurs et tes frères offensaient le Bon Dieu, disait la mère, j’en serais bien peinée, mais je le serais encore beaucoup plus si c’était toi.  »

Elle le préférait donc  ? Que ceux qui auraient pareille pensée la rentrent dans leur gorge. J’ai entendu une mère dire de ses enfants  : «  II y a ceux qu’on aime pour ce qu’ils ont, et ceux qu’on aime pour ce dont ils manquent.  » Rien d’aussi absurde que la recherche du plus ou du moins dans l’amour. Et surtout dans l’amour maternel  ! Ici, la mère et l’enfant se rejoignent dans leur essentiel, qui est cette constante présence de Dieu. II faudrait saisir leur mutuel regard. Nous le devinons lorsqu’au pied de l’autel la mère contemple son Dieu dans la prière, et l’enfant contemple sa mère qui prie. C’est tout ce qui nous est donné. Que chacun cherche en son propre souvenir ce qui l’exhaussera à ce niveau…

Mais, sur cette maison de prières où tant d’amour ruisselait, la marée révolutionnaire va s’abattre. Le curé de Dardilly sera un curé «  jureur  », ce qui n’empêchera pas l’église d’être fermée de fin 1793 au printemps 1797. Les Vianney vont être, eux, de ceux dont la maison accueillera les prêtres «  insermentés  », les prêtres fidèles. Mais, plus souvent, c’est ailleurs, assez loin parfois, qu’il faut aller chercher la messe et le viatique  : un homme ou une femme qu’on connaît, un voisin, passe dire le lieu et l’heure.

C’était la nuit qu’on célébrait le culte. Le progrès des lumières et de la police n’avait pas encore inventé le couvre-feu. La nuit profonde restait à ceux qui refusaient de s’incliner devant César et devant Moloch pour rejoindre leur Dieu au plus secret des villages comme au plus secret de leur âme.

Ces randonnées nocturnes, nous les voyons sans peine. Elles convenaient au petit Jean-Marie. Il a sept ans, huit ans  ; à cet âge les jambes sont petites encore, et la nuit fait peur. Mais l’immensité de la terre et du ciel est propice à la précoce méditation de l’enfant. Et, sans doute, il a dès lors avec la nuit cette double complicité d’angoisse et d’amitié qui le suivra toute la vie. Sur la route, il a déjà l’habitude de la prière  : «  Il priait sur la route en allant au travail, il priait dans les prés en gardant ses brebis  ; dans les champs en enfonçant sa bêche. [2]  » C’est que déjà, pour lui, vivre et prier sont une seule chose. Il a reçu ce don de constante union spirituelle qui est départi à si peu. Il n’y a pour lui dès lors, c’est évident, nulle discontinuité entre l’actuel et l’éternel, entre la terre et le ciel, entre les choses du monde et celles de Dieu. Il prie comme il respire, tout est prière à cette âme dont les yeux contemplent la face de l’univers qui reste obscure et cachée à nos yeux le plus long de nos vies. François Vianney raconte que l’enfant Jean-Marie, ayant peiné dur, un jour, à remuer la lourde terre de Dardilly, emporta le lendemain aux champs cette Vierge que lui avait donnée sa mère un jour de chagrin. Il la plaça sur une souche devant lui, et il travailla en la regardant et en priant. Quand il avait avancé de quelques mètres, il portait plus loin la statue de la Vierge et il continuait de travailler en la regardant.

À cet enfant qui met la nature tout entière au centre de sa vie spirituelle, les voyages de nuit pour aller à la messe étaient bénédiction. Oh  ! une lourde bénédiction  ; les petites jambes n’étaient pas plus fortes pour cela, mais déjà Jean-Marie ne se souciait pas des mesures et des limites du corps. Comme au temps des catacombes, les offices clandestins des années 93 groupaient tous les services religieux en un même moment  : tribunal de la pénitence, banquet eucharistique, sacrement de mariage  ; il y avait, dans ces brèves heures, une densité de rayonnement spirituel qui ne put pas être insensible à l’enfant. Il la ressentait d’autant plus que, rendu à la vie quotidienne, tout ce qu’il voyait, tout ce qu’il rencontrait, heurtait son cœur et son âme. Savons-nous bien, savons-nous assez combien sont profondes les marques de la sensibilité enfantine  ? Un enfant d’une intense vie spirituelle comme était Jean-Marie, ne sépare pas en soi le cœur et l’âme, la sensibilité et la vie religieuse  : tout est là au service de Jésus et de son amour. Les socles démunis de leurs croix, au carrefour des chemins, la rencontre des soldats révolutionnaires venus châtier la révolte lyonnaise contre les terroristes, comme tout cela marquait, frappait le cœur et l’âme unis de Jean-Marie  ! Il y accroît cette intensité de perception spirituelle, ce sens aigu du partage du monde, de la division du monde, qui ne le quitteront plus de toute sa vie.

Le monde du péché est là, le monde de Satan  : ce sont les hommes qui ont renversé les croix, les soudards rencontrés dans le village et qui font longue halte à l’auberge. Il n’est pas seulement un monde d’absence, le monde de l’absence de Dieu, il est un monde qui veut conquérir, gouverner, posséder l’Univers. Et il est trop évident qu’entre ce monde et Jésus il y a une bataille, une lutte que tout marque comme une lutte à mort. Les prêtres qui se sont établis à Écully dans le secret pour rayonner sur le pays n’ont plus rien des signes du pouvoir et de l’honneur qui accompagnaient le clergé avant la Révolution. Serviteurs de Dieu, ils sont sans pouvoir dans le temps, ils se cachent, mais rien ne peut les arrêter, ni la peur ni la mort. L’univers dans lequel vit Jean-Marie est le leur, il est un univers intérieur, un monde caché.

Mais Jean-Marie ne renonce pas à prêcher Jésus à l’autre monde, à celui qui vit dans le temps  : aux champs, où sa statue de la Vierge est toujours avec lui, il lui fait des autels de branches et de fleurs, il lui bâtit de petites chapelles faites de la terre grasse du pays, il l’entoure de statues de saints. Et il prêche. Oui, il prêche aux autres petits bergers qui viennent à lui, qui l’entourent. Il leur apprend la prière, l’obéissance, surtout il leur apprend l’amour.

Nous parlons de l’esprit d’enfance. Nul mieux que l’enfant Jean-Marie ne peut nous l’enseigner. «  Quand j’étais jeune, dira-t-il un jour, je ne connaissais pas le mal  ; je n’ai appris à le connaître qu’au confessionnal, de la bouche des pécheurs.  » Par quel don miraculeux, accordé à cet enfant vivant dans le pur amour, a-t-il été ainsi gardé dans l’innocence  ? Par quel appel très tôt entendu, quel choix fait au plus profond et au plus tôt de la vie  ?

Que ce choix ait été fait réellement, nous en avons la preuve par le refus véhément qu’il opposa, très jeune, à une petite camarade de voisinage qui l’admirait et lui parlait d’un mariage futur. Oui, à l’aube de cette vie, il y a une secrète et irrévocable décision, une adhésion définitive. L’homme qui regardera à découvert dans le cœur et l’âme des pécheurs, plus  : le saint qui portera sur lui toute sa vie, dans une extraordinaire vision du monde spirituel, le poids des péchés du monde par lui perçus en bloc comme la redoutable dette spirituelle qui est l’autre versant de la communion des Saints, il semble qu’il n’ait reçu ce don étrange que parce qu’il resta lui-même toute sa vie dans l’esprit d’enfance.

L’esprit d’enfance a bien des facettes  : toutes sont là, intimement liées d’ailleurs. Il y a une pureté infinie, une pureté qui dépasse nos prises  : toute autre pureté peut être tentée, ou du moins ternie. Pas elle. Le péché ne l’atteint pas  ; elle sépare tous les alliages du monde, elle est l’épée céleste que rien n’ébrèche, sur quoi rien ne mord. Mais l’esprit d’enfance, c’est aussi une confiance infinie, confiance infinie que traverse parfois, douloureusement fulgurante, la peur de ce qui est tout autre et qui est justement le péché. L’esprit d’enfance, c’est enfin une passion d’amour, amour de bienveillance qui n’attend point de retour parce qu’il aime tellement qu’il lui suffit de jeter sa flèche pour que le cœur auquel il l’a jetée s’emplisse de cette forte douceur, de cette tendresse qui n’est pas fadeur ni faiblesse, et qui peut conduire à tous les hauts faits de l’âme. De cet esprit d’enfance, jamais Jean-Marie ne sera quitte  : il y a là quelque chose de «  tout d’une pièce  » qu’on retrouvera à tous les pas de sa vie, oscillant comme une âme d’enfant de l’espoir absolu à la nuit totale, mais ne connaissant la nuit totale que parce que l’espoir absolu est son air naturel, et que, lui perdu, il n’est plus rien d’humain qui le retienne, pas de bonnes habitudes, pas de morale, pas de souci du qu’en-dira-t-on ou des convenances — et surtout, surtout, pas de confiance en soi. Tel est l’enfant vrai  : que ce qui le porte s’écroule ou s’efface, alors naît l’immense nuit du désespoir. Ainsi sera-t-il du Curé d’Ars  : il ne sera, il ne tiendra que par ce Dieu qui l’habite tout entier de Son Amour.

C’est tout cela qui jaillit un jour de 1797 — l’enfant avait onze ans — lorsqu’un prêtre réfractaire de passage chez les Vianney lui demanda s’il s’était déjà confessé  : cette première confession fut, pour celui qui la recevait, un éclaboussement de lumière. Il faudra pourtant attendre encore plus d’un an que Jean-Marie reçoive pour la première fois son Dieu à l’Eucharistie, dans une grande chambre aux volets clos, encore protégés au-dehors pour qu’aucune lumière intérieure ne puisse filtrer aux yeux étrangers. C’est qu’on est toujours en pleine Terreur, la seconde, celle de 1799. Et il n’est pas indifférent que l’enfant-saint vive dans une telle atmosphère  : les choses de Dieu et celles du monde ne lui apparaissent pas là seulement séparées, elles sont ennemies. Qui est du monde — les prêtres qui ont accepté le serment, les soldats de la Convention, les citoyens d’Écully ou de Dardilly qui courbent le col devant les puissants du jour pour n’avoir pas d’histoires — qui est du monde n’est pas de Dieu. Entre le monde et Dieu, l’ère révolutionnaire établit aux yeux de l’enfant un mur qui ne convient que trop à son sens de l’univers. Il n’y a pas d’entre-deux, il y a ceux qui combattent Dieu et ceux qui le servent. Au monde de l’innocence qui l’habite s’oppose comme un autre absolu le monde des hommes, de la puissance, le monde du siècle. Les paroles de l’Évangile qui baignent son cœur prennent, autour de lui, une vie intense  : Hérode est là tout près, c’est un choix sans tierce issue que le temps offre aux hommes. Mais ce choix est déjà fait au cœur de l’enfant  : tout cela ne lui est plus nouveau, tout cela n’est qu’une autre image de ce qu’il sait dans la science profonde de son âme.

Pour rejoindre Dieu, il faut s’enfoncer au cœur des nuits profondes et gagner le lieu caché où se célèbre l’office. Saintes nuits  ! Elles sont à Jean-Marie l’image de la déréliction au travers de laquelle tout est abandonné de ce qui est lumière humaine, certitude humaine, joie humaine, chemin des hommes  : les petits pas de l’enfant, la main serrée dans la main maternelle, se posent sur une terre qu’il ne voit pas. Il avance de confiance, confiance double et qui n’en est qu’une, confiance dans la mère et confiance dans ce Jésus vers lequel on chemine sans voir. Ce n’est plus la terre qui porte ces pas, ce n’est plus la lumière du jour qui les guide. Tout est nuit, tout est obscur, mais la seule certitude est là, qui suffit à assurer les pas et le chemin, la certitude qui naît d’autant plus forte, d’autant plus totale que tout est obscurité et silence. C’est au travers de la nuit des sens que la vérité vient aux hommes.

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Notes

[1] Disons ici tout de suite pour n’y plus revenir, que Mgr Trochu (1877-1967) a écrit une Vie du Curé d’Ars définitive (éditions Vitte) et dont nous avons suivi l’essentiel.

[2] François Vianney  : Le Curé d’Ars (Téqui, éditeur).

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