Il me semble qu’il y a une totale méprise, à lire certaines réactions de déception, sur cet article et sur les précédents consacrés à Golgota Picnic. A aucun moment Gérard Leclerc n’a manifesté de l’incompréhension vis-à-vis de ceux qui ont protesté. Il n’a jamais avalisé l’idée qu’il faudrait mettre sous le label « fondamentaliste », « extrémiste » ou « intégriste », sans distinction aucune, l’ensemble de ceux qui ont clamé paisiblement leur douleur. Il n’ignore aucunement que chaque fois que le sacré est violé, c’est la société tout entière qui est ébranlée dans ses fondements et qu’un déchaînement de violence est à craindre. Il sait aussi qu’un tel déchaînement ne résoudrait rien. La manifestation silencieuse et publique du 8 décembre, suivie de l’impressionnante cérémonie à Notre-Dame (que le toulousain que je suis n’a pu voir que sur video), était sans doute la plus souhaitable des attitudes. En même temps qu’un indispensable témoignage de la mémoire de ce qui est constitutif de notre culture européenne et nationale (mémoire dans laquelle pouvaient se retrouver croyants et non croyants), elle était un invitation à la prière.
Aussi bien le propos de Gérard Leclerc n’est aucunement de complaisance pour ceux qui ont provoqué le scandale. Ce serait bien mal le connaître que d’avoir le début du commencement d’une pareille idée. Prenant quelque distance – de la hauteur – par rapport à l’événement, il rappelle simplement aux disciples du Christ que nous essayons d’être, que le dialogue est toujours à poursuivre. Se moquerait-on de nous que, par delà la nécessaire indignation publique,il faudrait encore tenter de l’engager et l’accepter, certes avec toute la prudence requise, s’il est proposé (et il semble qu’il le soit). Assurément, n’est pas Buñuel ou Almodovar qui veut et, d’après ce que j’ai pu en connaître, je n’ai pas l’impression que l’antichristianisme qui s’est déployé ces jours-ci avec virulence sur scène (à Toulouse et à Paris) soit revêtu de quelque qualité artistique (ni quant au contenu de la pièce ni quant à la mise en scène). Il demeure que cette médiocrité artistique nous renvoie à sa manière, une fois de plus, à ce qui est au centre de notre foi. Ceux qui, pitoyablement, entendent mettre sous nos yeux le Christ outragé, nous situent une fois de plus face au mystère de la déréliction de l’homme sans Dieu : leur haine du Christ en Croix témoigne de la haine de soi qui est au cœur de l’humanisme athée ou plutôt antithéiste. Ce faisant, ils nous rappellent à leur corps défendant qu’il n’est d’ « humanisme intégral » possible que lorsque l’homme sait discerner au fond de son propre cœur le visage même de Dieu, un visage que, par son péché, il s’obstine, hélas, à renier alors que la Miséricorde de Dieu ne cesse de lui être offerte.
En lisant Gérard Leclerc, et en laissant de côté toutes ces polémiques à son égard qui sont sans objet, il me revient à l’esprit cette magnifique méditation sur le mystère de la Croix dont tout chrétien doit témoigner au-delà des légitimes protestations. Elle est de Jacques Maritain et on me permettra d’en reproduire l’essentiel :
« La croix est dure, abominablement dure. En raison de notre faiblesse cette dureté peut nous rester plus ou moins longtemps plus ou moins dissimulée. Un jour il faut bien qu’elle apparaisse, et alors notre esprit est comme frappé d’égarement. Tous nos os ont été brisés, notre être saccagé, tout s’efface de ce que nous avions cru comprendre. Une main implacable a passé, qui nous a jetés vivants dans l’abîme de la mort. La voilà, la douce croix. Ce n’est rien de dire qu’elle nous met en face de l’intolérable. Il faut aller plus loin, reconnaître que la croix, quand elle se montre toute nue, telle qu’elle est, c’est l’inadmissible qu’elle nous impose. (…) Et puis une vérité se fait jours en nous : si la croix nous impose ainsi l’inadmissible, c’est parce que d’abord la liberté de l’homme a imposé à Dieu ce qui est inadmissible à Dieu : le péché, le mal de Dieu ; et Dieu, non pour se venger, mais pour faire miséricorde aux hommes, et pour me racheter moi-même, a envoyé son Fils parmi nous pour lui faire souffrir en toute plénitude, un certain jour où tous les temps sont rassemblés, ce qui est inadmissible à l’homme, - l’inadmissible auquel depuis la chute il arrive un jour à chacun de se heurter au détour du chemin. Et ce que le Christ a souffert le Vendredi-Saint, c’est un rayon, un des innombrables rayons de cela qui atteint maintenant notre chair, et est imposé, ou, pour parler plus vraiment, proposé à notre cœur. En vérité y a-t-il rien de plus foncièrement inadmissible que ces réalités scandaleuses qui sont au cœur de notre existence ici-bas et dont le nom est : Dieu fait chair, Dieu en agonie, Dieu condamné, Dieu conspué et flagellé, Dieu couronné d’épines, Dieu cloué à la croix, Dieu mort, Dieu enseveli et ressuscité ? Alors, est-ce que nous accepterons l’inacceptable, est-ce que nous admettrons l’inadmissible ? Cela ne se peut pas. Nous n’admettrons pas, nous adorerons l’inadmissible ; on n’ « accepte » pas la croix, on la prend, on adore la croix.
Nous adorons la croix
Parce qu’elle est la sainte Croix,
Parce que nous la recevons d’une adorable Main,
Parce qu’elle ouvre le ciel,
Et parce que par elle nous souffrons avec Jésus, et rachetons avec lui nos frères » (De la Grâce et de l’Humanité de Jésus).
Lorsque l’on a pénétré avec Gérard Leclerc un peu de ce mystère qui dépasse tout ce que l’on peut imaginer, on peut accepter de le lire sans trahir sa pensée et poursuivre avec lui une réflexion qu’il ne cesse de conduire au service de l’Église, depuis tant d’années, avec intelligence, courage et détermination.
Yves Floucat
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