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La première crise financière des Etats-Unis

par Paul Clavier

mercredi 10 février 2010

« La folie de Washington », qui vient de paraître aux éditions Peuple Libre, décrit la vie et les hommes aux États-Unis dans les premiers temps de la Fédération (1793–1808). Par un crescendo dramatique on voit se développer une folie d’achats des terres dans l’ouest américain, tout proche à l’époque des États de la côte est. Puis c’est la construction décidée par le président Washington et le Congrès d’une nouvelle capitale qui prendra le nom de Washington. Hélas, en quatre ans, la folie s’écroule, et c’est la faillite de tous ceux qui y ont investi. C’est la première crise financière américaine. Le manuscrit de ces mémoires d’Eugène Lucet, Normand de Rouen, a été découvert dans un grenier en Bretagne 150 ans après sa rédaction. Hervé-Marie Catta l’a édité selon les critères scientifiques en respectant l’orthographe de l’auteur, mais sa lecture ne comporte aucune difficulté. La présentation s’accompagne de notes historiques et d’illustrations de l’époque. Parmi celles-ci une vue de New York tout plat... en 1800, et l’original du fameux plan de Pierre-Charles L’Enfant pour Washington. La préface est du Professeur d’économie Pierre Yves Gomez, directeur de l’Institut de Gouvernance des Entreprises à Lyon.

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« La folie de Washington », Mémoires d’Eugène Lucet, édités par Hervé Marie Catta. 136 pages. Editions Peuple Libre. On peut commander le livre chez l’auteur : 21,50 euros, port compris. Chèque à l’ordre d’Hervé Catta, 18 bd Kœnig, 92200 Neuilly.


Connaissez-vous Eugène Lucet ? Gageons que non. C’est un jeune officier de marine originaire de Rouen. Au beau milieu de la Terreur, il émigre vers les États-Unis, sur les conseils d’un père attentionné. Il vaut la peine d’ouvrir ses Mémoires, intitulés « Histoire abrégée de ma résidence dans les États-Unis de l’Amérique du Nord entremêlée d’anecdotes portant trait du caractère de ses habitants ».

Ce texte de moins de cent pages se lit comme un roman d’aventures et comme un récit d’observation, comme une analyse de mœurs et une chronique financière. Dès la première phrase, le ton est donné : « Au commencement de l’année 1793, alors que les factieux Robespierre et Marat rendaient la France un théâtre de crimes et menaçaient de leur vengeance tous ceux qui se refusaient à devenir leurs complices, la sollicitude constante de mon tendre père pour le bien-être de ses enfants le porta à m’engager à passer au continent de l’Amérique ». Pour un peu, on se croirait au début de la Chartreuse de Parme. L’enthousiasme, la passion ne manquent pas sous la plume de Lucet. Mais un sens aigu de l’observation anime ce fougueux entrepreneur : d’où un récit constamment émaillé de détails significatifs, toujours rattachés avec bonheur à cette épopée de l’émigration.

L’équipée devient d’ailleurs très vite rocambolesque : sorti du Havre, le navire double Barfleur, mais il s’en faut de peu que son capitaine, ivre de punch, ne l’envoie sur des brisants. Bientôt, ce capitaine sombrera tout à fait, et voici le navire livré aux mains d’un second ignorant tout de la manœuvre. Lucet prend le commandement d’une bordée, affronte une mutinerie, est arraisonné par un navire corsaire qui se montre fort bienveillant. Une fois arrivé à Philadelphie, les recommandations dont il est porteur sont de peu d’effet. Mais il en faut davantage pour décourager cette forte trempe.

Outre son intérêt historique incontestable, la vivacité du récit fourmille d’observations comme celles-ci : « je n’aime point les Anglais à la mer, à raison de leur ton souvent arrogant, mais j’aime à citer des exceptions quand il s’en trouve » ; « Il est cruel de réfléchir que la Fortune n’accompagne pas souvent la Vertu ». Les anecdotes débitées par Lucet sont d’un naturel confondant, les situations cocasses, mais dans ce récit, Lucet semble poursuivre, avec une acuité bien supérieure à celle qu’on trouve dans les traditionnels récits de voyage, une ambition quasi-ethnologique. Les scrupules l’assaillent souvent : « Comme il est nécessaire de citer des faits pour supporter toutes ces assertions », et de raconter une de ses nombreuses traversées en ferry entre New York et Long Island, à la merci de passeurs pratiquant le racket et la boisson. Ce n’est pas seulement pour fuir les orages politiques que Lucet prend la Mer, il lui prend également envie de « connaître ce peuple soi-disant le plus instruit, le plus éclairé et le plus sage du monde ». Lucet est tout autant acteur (il participe comme notaire et comme entrepreneur à la construction de la capitale de l’Union) que spectateur médusé par les usages sociaux d’une Amérique naissante où l’on s’improvise médecin ou banquier sans crier gare.

La spéculation immobilière puis financière n’échappe pas à Lucet : « Le jeu d’abord était aisé, tout le monde y gagnait, on payait avec des jetons… tel aujourd’hui achetait des terres pour six qui demain les revendait pour douze. Le génie Américain est fertile en visions ! La présente enflamma les esprits – l’argent n’était pas nécessaire, il n’en fallait que le signe ». Dans sa clairvoyance à repérer les failles et les mirages de l’Edorado américain, Lucet ne se départit jamais d’une réelle modestie. Il n’entend pas donner de leçons : les observations parlent d’elles-mêmes. Lucet sait se méfier des comparaisons trompeuses. La seule leçon qu’il donne, et sur laquelle se conclut le manuscrit, est une leçon de modestie, qu’on ne résiste pas au plaisir de citer : « Quel homme de sens commun parmi les Européens, que l’auteur semble vouloir éclairer, mais avec la sage précaution de l’oculiste qui n’admet à l’homme sur lequel il vient d’opérer la lumière que par degrés, crainte que l’effet du trop grand jour ne lui fasse perdre pour jamais la vue qu’il vient de lui rendre, quel homme dis-je d’un peu d’expérience pourra lire ces fariboles sans hausser les épaules ? » Alors, haussons les épaules, non de mépris, mais plutôt de rire. Ce rire qui éclaire par degrés nos misères, nos mesquineries, nos petitesses, non pour nous y résigner, mais pour y discerner ce qui relève de notre complaisance. Lucet est un oculiste qui, au lieu de lever le voile sur la méchanceté humaine qui crève les yeux, fait la lumière petit à petit. Et son récit luit (lucet  !) encore, grâce au dévouement de ceux qui ont exhumé ce texte, cent cinquante ans après qu’il fut écrit, avant de le transcrire dans son jus, avec d’intéressantes notes et de précieux commentaires. C’est donc tout à la fois un travail de documentation historique et un travail d’humanité que nous livre ici Hervé-Marie Catta, dont la présentation et les annotations rendent ce voyage dans le temps particulièrement vivant. Connaissez-vous Lucet ? Un témoin qui gagne à être connu.

1 Message

  • 10 octobre 2010 21:47, par Yves LOGUEVEL

    La récente crise financière mondiale née aux États-Unis de l’immobilier, a eu ses précédents. Et ce dès les premières années de la fédération, comme si, dès le début, les promesses intenables étaient le fruit d’un libéralisme sans freins.

    C’est ce que montrent des mémoires publiés par Hervé-Marie Catta sous le titre La folie de Washington. L’auteur de ces mémoires historiques, incroyables mais vrais est un jeune officier de marine, Eugène Lucet, qui en 1793, au début de la Terreur, s’embarque de Rouen pour Philadelphie faire du commerce. Avec un autre Normand, Charles de La Garenne, ancien garde de Louis XVI, ils deviennent assistants du premier millionnaire américain, James Greenleaf.
    Alors une folie d’achats de terres dans l’Ouest, proche encore, enflamme les Américains. Comme ses concitoyens le général Washington pense que l’enrichissement du nouveau monde n’aura pas de limites.

    Le Congrès vote la construction d’une capitale fédérale à laquelle on donne le nom du général. Pierre-Charles L’Enfant en dessine un plan génial.

    Mais il ne suffit pas d’un plan, il faut construire, et pour construire il faut des investisseurs. Greenleaf, âgé de 29 ans, vient de faire for tune, Washington le persuade qu’il fera mieux encore et Greenleaf achète 6 000 des 11 000 lots à construire en s’associant les hommes d’affaires les plus considérables. Ils seront incapables de faire face à leurs endettements, et c’est l’effondrement général. La construction de la ville s’arrête : en décembre 1800 quand le président président Adam et le Congrès s’établissent à Washington, les représentants doivent aller se loger dans les villes environnantes.

    « Lucet participe en faisant des affaires à construire les États-Unis d’Amérique, écrit Pierre-Yves Gomez, professeur d’économie, il témoigne, par les péripéties de son existence quotidienne, comment s’est fabriquée la grande histoire ». La vie, les hommes, la médecine, les avocats, les artisans, les transports et les mœurs, Lucet nous décrit les États-Unis comme personne ne l’a fait.

    Au chapitre des médecins, Lucet écrit que la saignée à outrance constitue le sommet de la thérapeutique. On craint quelque exagération. Mais dans ses notes, Hervé Catta raconte la mort de Washington : se sentant mal un jour d’hiver le général se fit saigner par son intendant ; puis on fit venir des médecins qui successivement ordonnèrent de nouvelles saignées. À la cinquième, le général mourut.

    Des annexes historiques permettent de se situer, des illustrations de voir les lieux : ainsi une gravure de 1800 d’un joli New York tout plat, et, publié pour la première fois en France, le plan génial dessiné par L’Enfant pour Washington.

    « La folie de Washington », Mémoires d’Eugène Lucet – Texte établi, présenté et annoté par Hervé-Marie Catta - éd. Peuple Libre (diffusion Salvator).

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