
Je connais d’avance la réponse de mes étudiants. Le 23 janvier paraissait la traduction d’un de mes articles sous le titre "La Foi : un engagement".
Je suggérais que la "foi" dans toute son acception signifie "être transformé par l’amour de Dieu de façon à répondre à Son amour." Si elle n’est pas conçue par amour, et ne porte pas de fruits dans l’amour, la foi demeurera vide.
Vous pouvez bien tourner en rond parlant de Dieu, çà n’aura guère d’effet si ce que vous croyez ne touche pas à la fois votre esprit et votre cœur et ne vous oblige pas à des changements profonds dans votre comportement. Mes étudiants seront tentés de répondre : « d’accord, Professeur Smith, ce que vous nous dites est simple : peu importe ce qu’on croit, pourvu qu’on le croie. » Non, je n’ai rien dit de tel.
Qu’importe le nombre d’occasions où j’ai répété que la foi est une vertu intellectuelle — une vertu intellectuelle modelée par la charité et rendue possible par la grâce, et néanmoins une vertu intellectuelle. Ils s’entêtent à considérer la foi comme portée par la volonté et la fidélité, parce que c’est une opinion entretenue par les conflits culturels actuels.
Les dénigreurs culturels du christianisme s’imaginent que la foi consiste à croire en six choses impossibles chaque matin au saut du lit. Les défenseurs sans culture du christianisme leur donnent souvent raison en clamant la notion selon laquelle on n’a pas à penser au sujet des doctrines de la foi, mais simplement à les accepter par obéissance.
Mes étudiants, qui ne sont pas des dénigreurs cultivés ni des experts en catholicisme, tentent de marquer la différence en s’affichant plus "tolérants" envers la foi que les dénigreurs cultivés de la génération précédente, tout en refusant d’admettre qu’on a toujours besoin de croire en quelque-chose. On a toujours le droit de penser (ou croire) ce qu’on veut, même si c’est bizarre ou ridicule.
Un étudiant me demanda un jour : « Professeur Smith, et si nous étions des esprits détenus dans la prison de nos corps, le but de l’existence étant de trouver la clé ? » Je lui ai répondu que s’il pensait que son corps est une prison, il devrait songer à des changements dans sa manière de vivre sa vie d’étudiant. Sortir de cette "prison" signifierait plus de bière ni de pizza, plus de lit douillet, plus d’embrassades. Allez-y donc, lui ai-je dit.
Je ne pense pas que le corps soit une prison — l’Église non plus. En vérité j’apprécie de voir, goûter, toucher, sentir, toutes fonctions corporelles. De plus, je ne trouve pas si attrayante l’idée d’une existence totalement extracorporelle, comme un fantôme, voilà pourquoi je suis heureux d’être attaché à une tradition de la foi qui enseigne la résurrection des corps. Ainsi je n’aurai pas à passer ma vie cherchant à me "libérer" de mon corps. Je suis attaché à la tradition sacramentelle, c’est une bénédiction. Pour moi il est essentiel de considérer les choses de ce bas monde comme la matérialisation — ou même comme un instrument — de l’amour divin. Je suis bien plus heureux en passant mon temps à chercher comment devenir un instrument de transmission de l’amour divin qui s’est incarné pour le salut de pécheurs comme moi qu’à me soucier de m’extraire de ma "prison" pour devenir un "pur esprit".
J’ai aussi développé [2 février] l’idée que la foi ne se réduit pas à une liste de propositions impossibles qu’on doit accepter sans preuves. Il ne faut pas prendre la foi, cette vertu (vertu = courage, justice et amour) qui bouleverse la vie, pour une vulgaire série d’obstacles à franchir dans un parcours où la question centrale n’est plus : "ai-je ou non un cœur plus fort" mais "ai-je la bonne liste d’actions vitales pour aller au paradis, la mauvaise liste m’expédiant en enfer ?".
Ne nous trompons pas, ce qu’ on croit — le contenu de la foi — est fort important ; cela donne aux gens le cap à suivre pour mener leur vie. Si par exemple vous croyez (comme beaucoup de gens) que la vie ressemble à une "bagarre de chiens et chats", alors vous-mêmes serez des acteurs d’une telle bagarre de chiens contre chats.
Si d’un autre côté on croit que la vie sur terre est un don généreux de l’amour dispensé par le Dieu qui nous a faits à Son image, alors nous pouvons croire que nous sommes destinés à passer nos jours en donnant généreusement de l’amour. Heureusement, la plupart d’entre nous ont une vie bien meilleure que ce que les philosophies dissolues nous proposent. Malheureusement beaucoup d’entre nous ne vivent pas une vie conforme à ce que nos plus nobles aspirations suggèrent. C’est pourquoi, comme Thomas d’Aquin le note, nous avons besoin de Dieu à la fois pour "instruire notre esprit" et "soutenir notre volonté" avec l’aide de Sa grâce. La foi est une espèce de compréhension éveillée par l’amour et portant ses fruits en donnant de l’amour.
La foi chrétienne est d’abord la foi en une personne, et ne devient qu’ensuite la foi en certaines propositions. Quand on aime quelqu’un on cherche à en acquérir une connaissance de plus en plus approfondie, non pour décider si cet amour doit durer, mais parce que comprendre de mieux en mieux est le but même de l’amour.
L’amour cherche à connaître le bien-aimé. De même la foi chrétienne cherche à comprendre, non pas pour un examen de théologie à l’entrée du paradis, mais parce qu’il y a Quelqu’un — et un monde, un Royaume, une création — que nous cherchons à mieux et plus profondément comprendre car nous croyons en Son appel d’amour divin.
Avec l’aide de la grâce divine, la foi nous permet de voir les choses plus clairement et de les comprendre mieux que nous ne pourrions simplement de nous-mêmes à cause de nos propres faiblesses. Une telle grâce n’écrase ni notre nature, ni notre intellect, elle les renforce.
Voilà qui mérite réflexion quand on commence à penser à la foi.
— -
Illustration : Saint Thomas d’Aquin (Carlo Crivelli)
— -
source : http://www.thecatholicthing.org/
Faith : A Virtue of the Intellect, 2.18.2012

envoyer par mail