
Dans le « Ménon », Socrate fait la démonstration que même un enfant esclave illettré peut, par de bonnes questions, être amené à proférer des propositions géométriques immuables comme s’il se souvenait de vérités éternelles apprises dans une vie antérieure. Certains Anciens, contrairement à nous, croyaient que la découverte de vérités éternelles au milieu des flux sans cesse changeants de l’existence n’était pas le signe de la matière et de la mécanique, mais de quelque chose d’immortel et de divin.
Ces vérités peuvent être comprises, au moins partiellement, de deux manières. Comme dans l’équation algébrique X 2 = 4, X peut être égal à + 2 ou à – 2. Quoiqu’apparemment opposées, toutes deux sont également vraies, et ne sont pas contradictoires si elles sont bien comprises. De nos jours, nous envisageons ces propositions comme exprimant le monde naturel, neutre. Cependant, y compris des philosophes païens, des juifs et des chrétiens, pensent qu’on peut les considérer comme des réalités éternelles rendues visibles dans ce monde et à la connaissance desquelles nos esprits sont capables d’avoir accès et de s’émerveiller.
Tout ceci, comme vous l‘avez certainement compris, nous amène directement aux débats politiques actuels.
Beaucoup a déjà été dit des atteintes de l’administration Obama à la liberté religieuse en contraignant les institutions religieuses en matière de couverture de santé à transgresser leurs croyances. Au niveau le plus élémentaire, l’idée défendue par l’administration d’un « équilibre » entre le respect de la conscience et la prévention de la maladie est absurde et a bien des chances d’être renversée devant un tribunal.
Une question plus importante – qui couve depuis longtemps dans la vie politique américaine – est celle de savoir si l’éducation, la santé et la lutte contre la pauvreté sont des fonctions purement séculières (sans parler de la constitutionnalité de l’intervention fédérale dans ces domaines). Pour bon nombre d’entre nous, enseigner, soigner, assister les pauvres sont des obligations religieuses ( Même le président a dû en convenir lors de la dernière journée nationale de prière) qui sont mieux servies par des institutions privées, notamment religieuses, que déléguées exclusivement à l’Etat.
Pour deux raisons majeures : la première est que les gouvernements ne sont pas efficaces dans ces domaines. Au long d’un siècle d’expérience dans le secteur, antérieurement entièrement dévolu aux institutions religieuses, les gouvernements successifs – composés de politiciens élus et non de philosophes-rois – à la tête d’imposantes bureaucraties, ne peuvent afficher que de piètres résultats, affectés de défauts qui découlent quasi automatiquement de la nature de l’outil employé.
Ce qui renvoie au second problème qui concerne la neutralité que les politiques publiques doivent respecter entre les religions, ainsi qu’entre celles-ci et l’absence de religion. Or la pratique est différente : imaginons, par exemple, l’enseignement à propos de l’homosexualité et du mariage. Un enseignant qui professerait ce qu’il croit en tant que chrétien, la direction locale de l’éducation aurait tôt fait d’être assignée en justice. Au contraire un enseignant qui approuverait le mariage homosexuel n’encourrait aucun reproche et verrait même sa liberté d’expression défendue.
L’évolution culturelle fait que beaucoup des choses que nous considérions comme neutres dans la vie publique étaient rien moins que neutres.
Chesterton disait qu’il y avait une façon catholique d’enseigner les horaires. Platon et beaucoup d’autres, jusqu’à la philosophe française Simone Weil, pensaient bien que la géométrie n’avait pas seulement des usages pratiques mais servait surtout à enseigner la contemplation.
Les prétentions à la « neutralité » ne sont qu’un écran de fumée. Les valeurs traditionnelles sont marginalisée et leurs alternatives promues par la loi, ce qui est une manière de supprimer l’une des deux solutions de l’équation algébrique. Une telle neutralité n’a rien de neutre.
La meilleure manière de dissiper cette attitude sectaire agissant sous couvert de neutralité serait de soustraire l’éducation, la santé et d’autres activités culturellement discriminatoires à toute intervention étatique. Ou tout au moins d’autoriser les institutions subsidiaires à les exercer d’une manière différente, ce qui suppose un certain tact que nous nous flattions de posséder.
Le principe serait le respect de différences voies pour atteindre le Bien Commun, sans impliquer une définition unique de ce Bien, ce qui placerait l’Etat en position d’imposer une idéologie. Les autoritaristes dans chaque cas n’apprécient guère une telle souplesse.
Lors du Concile Vatican II, peu d’évêques imaginaient une théorie totalement cohérente derrière le schéma sur la liberté religieuse et pour autant ils étaient majoritairement acquis à la déclaration. On rappelle que le jésuite américain John Courtney Murray voyait dans les dispositions constitutionnelles américaines sur ce point non pas des « articles de foi, mais des articles de paix ». Ils peuvent très bien fonctionner pour peu que toutes les parties soient de bonne volonté.
C’est hélas rarement le cas. L’administration Obama est particulièrement oublieuse des mécanismes visibles et des contenus souterrains qui les sous-tendent. Sous couvert de liberté et d’équité, elle nous mène vers un univers étriqué et sale. Il est trop tard pour qu’elle fasse machine arrière et se pose des questions même avec un païen tel que Platon. Que Dieu nous aide.

envoyer par mail