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L’introduction de « L’Apôtre du siècle désespéré... »

jeudi 11 février 2010


Ce XIXe siècle qui fut qualifié - avec quelle fortune  ! - de stupide, Jean de Fabrègues le voit surtout désespéré. «  Il n’est qu’un désespoir, c’est de n’être pas désespéré  », a écrit Kierkegaard. Le siècle qui avait cru, dans sa suffisance et sa «  stupidité  », faire de la terre un royaume suffisant à l’homme fut donc, nous dit Jean de Fabrègues, «  la véritable époque du désespoir  ». Or ce siècle avait eu son prophète, son apôtre, un humble curé de campagne, Jean-Marie Vianney, curé d’Ars.

Le livre ne prétend pas apporter de sensationnelles nouveautés, mais «  les réactions d’un homme du milieu du XXe siècle à la mystérieuse tragédie d’un prêtre qui fut un simple curé et connut le désespoir  ». Plus qu’une biographie édifiante, Jean de Fabrègues a écrit une biographie «  harmonieuse  ». De celui dont il a suivi la vie dans son cheminement quotidien, dans ses luttes avec le diable, ses tentations de fuir, ses miracles, de celui vers lequel les foules accouraient, Jean de Fabrègues nous dit à la dernière page de son livre passionnant  : «  C’était un prêtre de Jésus-Christ  »

Georges DAIX

Jean de Fabrègues, « L’apôtre du siècle désespéré, Jean-Marie Vianney, curé d’Ars  », 222 pages, 14,90 €. Réédition 2010, disponible en librairies religieuses (diffusion Serdif) à partir du 6 mars, ou dès aujourd’hui par correspondance auprès de France Catholique, 60, rue de Fontenay 92350 Le Plessis-Robinson, 19,90 € franco de port.

Tarifs dégressifs - Souscription
Souscription avant 22/02/2010

INTRODUCTION

L’apôtre du siècle désespéré, Jean-Marie Vianney, Curé d’Ars

par Jean de Fabrègues

à paraître en mars 2010.

Achevant d’écrire les pages qu’on va lire, la plume me tombait des mains  : qui de nous est capable de dire l’indicible  ? de traduire en mots humains ce dont le caractère même est de dépasser l’humanité  ?

Alors, pourquoi avoir écrit ce livre  ? Avons-nous le droit, avons-nous le pouvoir d’essayer de percer, puis de transmettre, le secret d’une vie dont l’essence, comme pour toute vie humaine, est un rapport avec son Créateur, mystérieux, et, justement, secret  ?

Ai-je seulement ajouté à tant de pages pieuses d’autres pages pieuses, mais qui ne conduiront pas jusqu’au lecteur l’admirable témoignage d’une vie qui a été faite d’amour, de souffrance et de joie, et qui ne lui ouvriront pas le recreux profond d’une âme donnée à son Seigneur  ? De cela le lecteur jugera. Mais pourquoi s’attaquer à une vie si indicible  ?

Toute vie sainte — allons jusqu’au bout  : toute vie spirituelle — est essentiellement intraduisible. Catherine Emmerich, saint Jean de la Croix, sainte Thérèse ne nous ont livré qu’images, intuitions, commencements de route. Mais quelles images  ! et quelles ouvertures sur le chemin à faire  ! Dieu lui-même les leur avait apportées, suggérées, ils disaient leur propre expérience, ce qui avait été par eux perçu et pourquoi grâce leur avait été donnée.

Mais nous  ! Nous qui n’avons pas nous-mêmes vécu cela… nous qui ne savons pas les mots qu’un Dieu de grâce murmure à ceux qu’Il a choisis… Impuissants devant les limites irrémédiables du langage humain, du concept humain, pour répéter le message divin, combien cette impuissance nous apparaît infinie  !

Alors, pourquoi n’avoir pas renoncé  ?

D’abord parce que l’homme à qui je dois le plus et qui n’a pas quitté, malgré la mort, la présence de mon âme, Georges Bernanos, était hanté par ce Curé d’Ars dont l’ombre habite ses livres, et surtout l’extraordinaire Soleil de Satan.

Ensuite parce que je ne suis venu au Curé d’Ars que comme malgré moi, et qu’il y avait là un signe. Après la guerre, j’habitais Lyon. Ma femme m’invita un jour à faire avec elle le pèlerinage d’Ars où elle conduisait nos enfants. Je m’y dérobai, redoutant je ne sais quelle odeur de poussière sacristine qui me repoussait… C’est seulement bien des années après que, remâchant toujours l’intuition de Bernanos, j’en crus démêler le sens. Nous vivions les temps du désespoir. Toute une école de pensée — l’existentialisme — en avait fait son thème et sa raison d’être. Les romans auxquels se précipitaient nos contemporains étaient ceux qui disaient le non-sens de la vie et chantaient — parfois avec d’étonnantes harmoniques — le vide âpre des cœurs humains  : des cœurs que Dieu n’habitait plus. Très tôt, l’étonnante parole de Kierkegaard m’avait hanté  : «  II n’est qu’un désespoir, c’est de n’être pas désespéré.  » Elle rejoignait celle de Léon Bloy  : «  II n’y a qu’une tristesse, c’est de n’être pas des saints.  » Mais l’âme sainte pourrait-elle être désespérée  ? Et qu’est-ce alors que le désespoir  ? Quel sens a-t-il parmi nous  ?

Après le temps du rationalisme, après le siècle qui avait cru avec Marx que «  l’homme était l’être qui résolvait lui-même son propre mystère et qui savait qu’il le résolvait  », le mot de Kierkegaard prenait un sens majestueux  : la véritable époque du désespoir avait été celle qui nous précédait, celle qui avait cru pouvoir faire de la terre un royaume suffisant à l’homme. Les temps que nous vivions en nous rendant au désespoir, ouvraient de nouveau les portes à la possibilité de l’espérance… Le véritable désespoir annonçait la plénitude. Or, le curé Vianney n’avait-il pas connu, au cœur même de sa sainte perfection, ces nuits d’aberration où il avait été possédé par la tentation de la fuite  ? De la fuite devant quoi  ? Il semblait bien que ce fût devant le désespoir au sein même d’un amour qui n’atteignait pas continûment son objet. Le Curé d’Ars devenait par là réponse à notre attente.

Et il le devenait par un autre chemin encore  : rien de plus simple, rien de plus livré à la plus élémentaire quotidienneté de la vie que le Curé d’Ars. Bernanos, pensant à lui, avait nommé son prêtre «  le confesseur des bonnes  ». Ce qui venait s’abreuver, se purifier au confessionnal d’Ars, c’était le tout-venant des âmes, la foule des simples pécheurs. En un moment où l’idée du sacerdoce est, non pas discutée, mais toute remuée par le désir de reprendre ou de confirmer son plein contact avec le monde, le Curé d’Ars répond à notre souci  : il a été simplement le curé d’un village, n’importe lequel, mais, parce qu’il comblait l’attente des âmes, il est devenu l’apôtre et le ferment des foules.

Tout cela, il faut le dire. Comment le faire sans retracer la vie de l’humble M. Vianney  ? On ne prétend pas avoir apporté ici de sensationnelles nouveautés, seulement les réactions d’un homme du milieu du XXe siècle à la mystérieuse tragédie d’un prêtre qui fut un simple curé et connut le désespoir.

La puissance de cette vie est en même temps ce qui fait connaître à l’écrivain son impuissance  ; parce qu’elle est réduite à l’essentiel du spirituel, à Dieu, à sa présence et à son absence, à l’Eucharistie, à la Vierge mère, l’histoire de M. Vianney décourage l’écriture. L’essentiel est l’intraduisible… Du moins demande-t-on au lecteur de se laisser mener vers les portes qui s’ouvrent, elles sont les portes de la simplicité du cœur, de la générosité de l’âme, de la liberté de l’esprit  : les seules portes qui permettent d’échapper au désespoir, parce qu’elles nous font connaître que «  la vraie vie est ailleurs  ».

J.d.F.

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