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Traduit par Pascale

Justice

James V. Schall, S.J.

mercredi 1er février 2012


Benoît XVI associe justice et jugement. En évoquant la justice, nous reconnaissons la possibilité de l’injustice. Nous ne pouvons pas parler de la justice ou de l’injustice sans parler de jugement. La justice, pour rappel, « crie à l’aide ». Le jugement n’est pas populaire aujourd’hui. Il implique une norme que nous ne faisons pas mais à laquelle, pour être raisonnables, nous devons adhérer.

Le problème avec la justice est qu’elle a des accents platoniciens. Le monde a-t-il été créé de manière juste ? Cela ne semble pas être le cas. Si ce n’est pas le cas, le monde ne peut pas être cohérent. De même, dans toutes les cités existantes, en tous temps et en tous lieux, de nombreux crimes et infractions restent impunis ; de nombreux actes nobles restent non connus. Cette situation est difficile à concilier avec un Dieu ou un univers juste. Aussi bien chez Platon que dans la révélation, il y a un jugement dernier. Ce jugement n’est pas un accident.

Aucun être humain n’est le simple produit du hasard. Chaque personne a ses origines dans le vaste potentiel créatif de Dieu. Cela ne veut pas dire que le facteur hasard ne peut en aucun cas intervenir dans nos vies individuelles. Mais le hasard lui-même est le résultat du croisement d’actes volontaires ou nécessaires. De notre point de vue, ce qui peut paraître du hasard ressemble à un dessein à l’intérieur d’un ordre providentiel.

Les entités les plus significatives dans la création ne sont pas les étoiles, les planètes, les comètes, les trous noirs et autres phénomènes sidéraux. Ils existent depuis la nuit des temps afin que dans l’univers, une créature puisse exister qui est directement voulue par Dieu pour Lui-même. L’ordre du développement est de caractère anthropique. Une fois que le cosmos lui-même existe, dans lequel se trouvent les divers éléments de la vie et les êtres sensibles, commence alors le scénario de ce à quoi l’univers est destiné.

L’être humain est le seul être dans le cosmos physique qui appartienne à la fois au monde et à ce qui transcende le monde. Tous les états possibles se trouvent dans chaque être humain : minéral, végétal, animal, esprit. Ils sont présents dans un tout cohérent.

Chaque être humain cependant se rend compte qu’il ne vit pas seulement dans un monde physique. Il vit dans un monde de plaisirs et de souffrances, d’opinions, de pensées, de volontés et de recherches. Son bien propre n’est pas seulement lui-même. Il existe « pour lui-même » afin qu’il puisse agir, savoir et choisir. Pour être ce qu’il est, il ne lui suffit pas simplement d’être. Avec un peu d’expérience, nous nous rendons compte nous-mêmes qu’il nous arrive de faire ce que nous ne devrions pas faire. Quand nous faisons de telles erreurs, nous nous demandons si nous pouvons arranger les choses. Cependant, nous pouvons ne pas vouloir changer. Nous ne voulons être ennuyés par aucune comparaison avec ce que nous devrions être. Il peut nous arriver d’endurcir nos cœurs.

A côté du monde « empirique », nous trouvons un autre monde, qui lui est lié, mais qui existe parce que les mots et les actions ont été placés dans le monde par l’entremise d’être humains agissant avec un but ou un motif. Ce monde est le monde « social » ou « moral ». Nous y trouvons des réalités comme la peur, l’amour, la haine, la piété, l’honneur, le vol, le meurtre, la tricherie, le don, avec toutes sortes de choses qui surgissent depuis leur source dans la créature rationnelle.

L’être humain est vraiment un ordonnancement des parties vers le tout et du tout vers la fin. Il a une autonomie certaine. Cette autonomie lui permet de devenir ce qu’il devrait être, ou au contraire de le rejeter. Nous sommes responsables de nous-mêmes et des autres. Les institutions familiales ou civiles sont destinées à nous aider à être ce que nous devrions être, même s’ils peuvent aussi nous emmener dans la direction opposée. Elles ne sont pas non plus indépendantes de « ce que c’est qu’être humain ». Elles ne font pas l’homme pour l’homme, comme disait Aristote, mais sont destinées à l’aider à être un homme bon.

Pourquoi un pape qui passe beaucoup de temps à parler de charité et de générosité devrait-il prendre du temps pour parler de justice ? Je ne parle pas ici de la notion incertaine de « justice sociale » dont les origines impliquent des efforts intellectuels pour mettre la fin transcendante de l’homme dans ses propres mains en vue de sa réalisation dans ce monde par ses propres pouvoirs.

La justice qui va avec le jugement regarde sobrement la condition humaine. Nous vivons dans un « monde où tout le monde sera sauvé », ou inversement dans un monde où rien ne mérite d’être sauvé. Le christianisme transcende les politiques. Il est conscient de ce qui peut arriver avec elles.

Platon a prévenu que les plus grands crimes contre les personnes humaines viennent souvent d’hommes politiques recherchant les honneurs. Hannah Arendt a indiqué que même des personnes insignifiantes peuvent commettre des crimes très graves. Le rapprochement de la justice et du jugement se fait sentir ici.

Même si cela nous est demandé, tout ce que nous faisons n’est pas juste. Nos actes seront jugés. Nous pouvons nous rendre disponibles à la punition, au pardon et à la charité. Si nous ne le faisons pas, il reste le jugement transcendant dans la justice. Le rappel du pape atteint les profondeurs de notre être contemporain. Nous préférons ne pas le remarquer.

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Source : http://www.thecatholicthing.org/col...

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Illustration : Retable du Jugement dernier, par Hans Memling, c. 1470

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