Magazine diffusé par Presstalis Points de vente : 01.44.69.82.82

Accueil du site > Actualités > L’article du jour > Les élections en Ukraine

Imprimer cette page

Les élections en Ukraine

Par Antoine Arjakovsky, directeur de l’Institut d’études œcuméniques de Lviv

samedi 6 février 2010


Nul ne se risque aujourd’hui en Ukraine à pronostiquer les résultats du second tour des élections présidentielles qui se tiendront le dimanche 7 février dans tout le pays et auprès de la large diaspora ukrainienne dans le monde. Lors du premier tour, Victor Yanoukovytch (35,3% des suffrages), candidat du parti des régions, l’avait emporté sur Youlia Tymochenko (25%). Un tiers du pays avait refusé de se prononcer pour l’un ou l’autre candidat. Ceci montre que la bi-partition Est-Ouest du pays est plus relative et plus complexe qu’on le dit habituellement. Les cinq candidats de ce marais ont obtenu les scores suivants : S. Tihypko (13,05%), A. Iatseniuk (6,96%), V. Youshenko (5,45%), O. Simonenko (3,54%), V. Litvin (2,35%). Les Ukrainiens disposent également du droit de voter « contre tous », soit 2,2% des voix.

Le président en fonction, heurté par sa déroute, a précisément appelé à voter au second tour « contre tous », tout comme la célèbre femme de lettres dite post-moderne Oxana Zaboujko. Le cardinal Lubomyr Husar, chef de l’Eglise grecque catholique, a au contraire rejeté le vote protestataire et appelé les citoyens à se prononcer en faveur d’un candidat. De leur côté S. Tihypko et A. Iatseniuk ont évité de se prononcer et se sont dits prêts à négocier avec l’un ou l’autre des gagnants à l’issue du second tour. Le communiste O. Simonenko, et l’ancien chef du Parlement V. Litvin, se sont associés avec le parti des régions pour faire passer une loi à la Rada à deux jours du second tour modifiant les règles du jeu de l’élection présidentielle. La loi en vigueur rendait possible des blocages de scrutin locaux dans le cas où la commission électorale ne se présentait pas au bureau de vote. La nouvelle loi a été ratifiée par le président Youshenko, ce qui a été interprété comme un soutien discret de ce dernier à V. Yanoukovytch. L’OSCE a fait savoir qu’elle n’approuvait pas ces amendements de dernière minute à la législation électorale. Les observateurs européens ont soutenu la déclaration du premier ministre Youlia Tymochenko selon laquelle des amendements apportés à deux jours de l’élection entraîneront des falsifications considérables. 

Sur le plan de la répartition géographique, il se pourrait bien que le sort de l’élection se joue dans les deux régions suivantes : La région, à l’extrême sud-ouest, des Carpathes (1er tour Yanoukovytch, 29, 6% ; Tymochenko, 26,2% ; Iatseniouk, 10, 2%) est une terre à majorité russyne, dont l’histoire fut marquée par l’appartenance à la Hongrie et à la Slovaquie. Les russophones considérés comme des contrepoids à une assimilation trop rapide à l’Ukraine en tirent avantage aujourd’hui. A l’inverse, la région de Poltava, située à l’Est de Kiev, (1er tour : Yanoukovytch, 25, 3% ; Tymochenko, 32% ; Tihypko, 12,2%) est une zone ukrainophone dans laquelle les électeurs du marais pourraient bien voter en faveur de Youlia Tymochenko. Même si la ville de Kiev n’est pas représentative de toute l’Ukraine, elle permet de savoir vers quel candidat penche le cœur des élites intellectuelles et économiques de la nation. Youlia Tymochenko y a réalisé l’un de ses meilleurs scores avec 35,74% (atteignant même 42,29% dans la région de Kiev), tandis que V. Yanoukovytch n’y rassemble que 15,91% (15,45% pour la région), en dessous même du 3e prétendant S. Tihypko, à 18,95% (15,35% pour la région), très soutenu par les milieux économiques. L’engagement pro-européen et pro-démocratique de Youlia Tymochenko, discrètement mais néanmoins visiblement appuyé par N. Sarkozy et A. Merkel, devrait lui permettre de recevoir au second tour dans la diaspora ukrainienne dix points d’avance sur son adversaire. En revanche seulement 12% de la population de Crimée, à très grande majorité russophone, a voté pour « Youlia ». Yanoukovytch y a réalisé son meilleur score avec 61% des voix tandis que S. Tihypko y a recueilli pour sa part 11% des voix.

Le refus de V. Yanoukovytch de participer au débat télévisé avec Y. Tymochenko a sans aucun doute favorisé cette dernière. Le premier ministre en a profité pour rappeler que le candidat des régions (en réalité de l’oligarque R. Akhmétov), lorsqu’il fut premier ministre en 2007, a tout simplement privatisé à son profit personnel un domaine gigantesque, « plus grand que la principauté de Monaco ». Mais la proposition du candidat des régions de faire du russe une 2e langue d’Etat risque de l’emporter sur toute autre considération éthique auprès d’une population russophone ayant reçu peu de signes de considération de la part du président Youshenko depuis la révolution orange.

Répondre à cet article

2 Messages de forum

  • Les élections en Ukraine

    8 février 17:36, par Jean-Gabriel Delacour ◊ acip

    Dans un jeu de bascule qui correspond non seulement à son histoire récente, depuis l’indépendance retrouvée de 1991, mais aussi à son passé séculaire, l’Ukraine semble avoir décidé de préférer le grand frère russe aux cousins européens. En effet, cinq ans après la « révolution orange », le chef de l’opposition Viktor Ianoukovytch, ancien Premier ministre et ancien président invalidé de 2004, l’a emporté avec un écart de quelque trois points par rapport à la fougueuse candidate pro-occidentale, Ioulia Tymochenko. Celle-ci ne manque pas non plus d’expérience puisqu’elle est le chef du gouvernement encore en place et qu’elle a été, il y a dix ans, Premier ministre adjoint de son actuel adversaire. Il est révélateur que les taux les plus élevés de participation ont été enregistrés dans les fiefs électoraux de l’est, proches de la Russie et russophones, tandis que les plus bas provenaient de l’ouest, nationaliste et pro-européen. On ne peut en effet oublier que le président sortant, Viktor Iouchtchenko, a été laminé dès le premier tour, n’ayant, entre autres difficultés, jamais réussi à s’entendre avec sa rivale, laquelle lui avait toujours contesté la direction du camp « orange ». Bien que la jeune femme aux tresses blondes — une allure volontairement adoptée alors qu’elle est brune — ait affiché une certaine complicité avec le Premier ministre russe Vladimir Poutine, il est certain que c’est le nouvel élu qui présente le plus de chances d’améliorer les relations avec Moscou. Un gros problème concerne en effet l’adhésion à l’Organisation du traité de l’Atlantique nord : alors que le président Poutine y semblait résigné, les critiques permanentes du président Iouchtchenko, jointes à ses rapports chaleureux avec les États-Unis et les retrouvailles avec la Pologne, ont raidi les autorités russes. Du coup, l’an passé, le président Medvedev a estimé « inacceptable de laisser l’Otan déployer des structures militaires de l’Alliance à ses frontières ». De même, se pose la question de la flotte militaire russe de la mer Noire, installée en Crimée, avec un contrat garantissant son stationnement jusqu’en 2017.

    Demeure aussi la question du gaz, sujet à la fois de conflits à répétition avec Moscou et de préoccupation majeure pour les Européens, puisque y transite une partie de leur ravitaillement. Le système est actuellement régi par des contrats assez opaques entre Gazprom et Naftogaz, les compagnies étatiques russe et ukrainienne, et une myriade d’intermédiaires, tout ceci dans un contexte où la puissance des oligarques des deux pays le dispute aux faiblesses politiques et financières de l’Ukraine. Enfin, la volonté des nationalistes d’insister sur une histoire ukrainienne différenciée de la Russie se double de la mémoire de l’Holodomor, la grande famine génocidaire de 1932-1933 organisée par Staline — ce qui apparaît à beaucoup de Russes comme une tentative de réécrire l’histoire commune. Ainsi se creuse un fossé entre les peuples, repris par l’élite intellectuelle.

  • Par Antoine Arjakovsky, lundi 8 février, 11.30

    Les 37 millions d’Ukrainiens ont voté le dimanche 7 février pour un nouveau président de la République. Dès 18h00 les sondages à la sortie des urnes annonçaient une victoire de Victor Ianoukovytch, le candidat du parti des Régions, de 3 à 5 points d’avance sur Youlia Tymoshenko, la candidate du parti de la Patrie (Batkyvchina). Lundi à 11h00, le décompte officiel de 90% des urnes annonçait une victoire du premier par 48,27% des votes sur la seconde (46,1%). 4.4% des électeurs ont voté « contre tous » Il est certain que Youlia Tymoshenko va contester les irrégularités, voire « les fraudes massives » selon son adjoint Olexandr Tourtchinov, de cette élection. Cependant les observateurs européens présents en Ukraine ont déjà annoncé qu’ils n’avaient pas constaté de graves entorses à la loi électorale. De plus en Ukraine occidentale la population, épuisée par une longue période d’instabilité, et confiante dans les sondages indépendants à la sortie des urnes, semble se résigner dans la victoire du candidat de la région de Donetsk. Il est donc peu probable que les Ukrainiens descendent dans la rue pour demander un « second deuxième tour » comme en 2004. On se dirige donc dans un premier temps vers une période de guerres de tranchées, d’abord juridique puis politique, entre Youlia Tymochenko qui reste premier ministre et le nouveau président à qui il faudra du temps avant de réunir une nouvelle coalition en sa faveur. Dès à présent cependant on peut tirer un enseignement de ce vote. Les premiers résultats montrent que les Ukrainiens de l’Est ont voté de façon plus massive en faveur de Ianoukovytch que les Ukrainiens de l’Ouest en faveur de Tymoshenko. Il y a fort à parier que la raison principale de ce vote massif en faveur de Ianoukovytch (à Louhansk, il a récolté plus de 90% des voix) tient à ce que les Ukrainiens de l’Est veulent avant tout être respecté dans leur russophonie. Le premier discours de V. Ianoukovytch à 22h00 a précisément été prononcé en langue russe. Pour qu’une coalition démocratique et pro-européenne accède un jour à nouveau au pouvoir suprême avec les frontières actuelles du pays, il faudra probablement qu’elle accepte le fait que l’Ukraine est une nation bi-lingue et que la langue russe ne représente pas nécessairement une menace pour cette identité plurielle.




Suivre la vie du site RSS 2.0 | Contact | Mode d’emploi | Plan du site | Espace privé | Mentions légales | CGV | Copyright France Catholique 2010